13 Feb
13Feb

Argot théâtral

Comme toutes les professions, le théâtre a son langage spécial, son argot, qui jadis n’était compris que des initiés et qui aujourd’hui n’a presque plus de mystères pour le public, à l’exception pourtant de certains mots, de certains tours de phrase, dont le vulgaire ne connaît ni la valeur ni la signification. Si l’on sait généralement ce que c’est qu’une panne, une cascade, un cabotin, tout le monde ne serait pas à même d’expliquer ce que veut dire ‘Marier Justine’, ‘Brûler une ville’, Marcher sur sa longe’. Toutefois, ceci fait partie du langage technique. Mais jadis, les comédiens employaient entre eux une sorte de véritable langue verte, dont seuls ils avaient la clef et qu’eux seuls pouvaient comprendre. Voici ce qu’in lit à ce propos dans les Mémoires de Mlle Dumesnil, l’élève et la rivale peu reconnaissante de Mlle Clairon : « De mon temps, les comédiens avaient un argot qui leur était particulier. Pour demander : Combien paie-t-on pour entrer à la comédie ? On disait : Combien refile-t-on de logagne pour allumer la boulevetade ? La troupe s’appelait la banque. Pour demander : Celui qui est à côté de vous est-il un comédien ? On faisait ainsi la question : Le gonze qui est à votre ordre est-il de la banque ? Si l’interrogé voulait répondre négativement, il disait : Non, il est lof comme un roboin, ce qui signifiait : il est profane comme le diable. Ce dialecte était très abondant, il comprenait à peu près tout ce qui peut se dire en français. Préville le jargonnais à merveille.


A nous les bergères

C’était le cri d’Auguste Veyron, le régisseur des Variétés, pour faire entrer les choristes sur la scène. Il le tenait de son prédécesseur, le père Guibert. Voici comment ce cri de ralliement lui fut transmis : M. Guibert, à son lit de mort, fit appeler Auguste et lui dit ceci : ” C’est vous, monsieur, qui allez me remplacer dans l’emploi de régisseur ; permettez à un mourant de vous donner quelques conseils : soyez indulgent pour les femmes, pour les choristes surtout. Les seuls moments heureux de ma vie, je les ai passés avec elles. “J’ai encore une recommandation expresse à vous faire : “ Ne ralliez jamais vos choristes femmes qu’avec ces mots : à nous les bergères ! elles y sont faites depuis trente ans. Je vous lègue cette tradition, c’est tout ce que je puis vous léguer.” Auguste tint parole, et pendant trente années d’exercice il n’eut jamais d’autre cri que celui de : à nous les bergères !’ (Les secrets des coulisses. Joachim Duflot. 1865.)

Paris - Les coulisses des Variétés


Abandon

Fils du naturel, et aussi difficile à atteindre que son père il demande, plus que lui, de la grâce, une grande délicatesse de nuances dans le geste et dans la voix. On ne le trouve guère que chez les grands comédiens ; les autres s'abandonnent volontiers, mais n'ont pas d'abandon. La langue théâtrale Vocabulaire historique, descriptif et anecdotique des termes et des choses du théâtre Alfred Bouchard - Paris – Arnaud et Labat, libraires éditeurs - 1878

Nadar (1820-1910). 1850. Source gallica.bnf.fr / BnF


Amuser l’entr'acte(s)

Distraire le public pendant un entr'acte, ce qui n'a lieu qu'aux théâtres du boulevard. Les démons du paradis sont ordinairement chargés de ce soin.

‘Petite comédie qui se joue dans la salle, quelquefois par la volonté et avec la participation du directeur, qui trouve ainsi moyen de dissimuler la longueur des entr’actes. Exemples : si un monsieur s’approche trop près d’une dame pour causer avec elle, aussitôt un loustic de crier : il l’embrassera ! et un autre de répondre : il ne l’embrassera pas ! cela amuse l’entr’acte(s). Un spectateur des loges ou des galeries se tourne-t-il pour parler derrière lui : face au parterre ! face au parterre ! crie une voix d’en bas, bientôt accompagné d’un formidable chorus. On amuse l’entr’acte(s). Un enfant, qu’une mère a eu malheureusement idée d’amener avec elle, vient-il à crier, aussitôt on entend de tous les coins de la salle : donnez-lui à téter ! asseyez-vous dessus ! au vestiaire ! on amuse l’entr’acte(s), et le public ne s’est pas aperçu de sa longueur quand le rideau se relève. Cette pratique théâtrale s’est introduite dans la politique : à la Chambre, on amuse la séance.’

La langue théâtrale. Alfred Bouchard.1878


Appeler Azor / Appeler Tarquin

Appeler Azor : Siffler un acteur comme on siffle un chien. Argot des comédiens. Deux hypothèses pour l’origine de cette phrase, mais deux belles histoires. ‘ C’est une périphrase pour dire siffler. En voici l’origine : Un mauvais acteur du nom de Fleury, (ne pas confondre avec le grand Fleury) jouait le rôle d’Achille dans Iphigénie en Aulide (vers 1733, 1736) ; il avait coutume d’amener son chien avec lui au théâtre et le donnait en garde à son père (pas celui du chien) qui le tenait en laisse dans la coulisse. Achille entre en scène. Le public, qui reconnaît Fleury, le reçoit à coups de sifflets. Le père, furieux de l’accueil qu’on fait à son fils, laisse échapper le chien qui vient en scène caresser son maître. Sur ce, les sifflets redoublent, et le père, furieux tirait son épée pour aller embrocher les siffleurs, quand un acteur (c’était Gaussin) lui dit : “ Ne voyez-vous pas qu’on siffle le chien!...” Effectivement, il entend son fils qui lui criait de la scène : “Mon père, sifflez donc ! Mon père, appelez Azor !”. Nous devons, pour être véridique, dire que le chien se nommait Tarquin, et qu’on a substitué Azor à Tarquin. ‘Il y avait une fois un ténor qui chantait la cavatine de la Dame-Blanche, et un spectateur mécontent qui sifflait le ténor. La salle entière protestait contre le siffleur ; ce que voyant, l’acteur, sans se déconcerter, dit au public : “ Rassurez-vous, messieurs, ce sifflet n’est pas pour moi, c’est un monsieur qui appelle Azor.” Les acteurs sifflés se consolent volontiers en pensant qu’il y a un chien perdu dans la salle.’


Apporter une lettre

Terme de dédain dont les comédiens se servent entre eux pour montrer le peu d’estime qu’ils font du talent d’un des leurs : « Il est à peine capable d’apporter une lettre. » Et cela parce que, dans beaucoup de pièces, certains rôles de domestiques, ‘hommes ou femmes’, consistent en une seule entrée faite par le personnage pour apporter une lettre à son maître ou à sa maîtresse.


Appuyer - Charger

Terme de machiniste Appuyer : faire monter un élément de décor, une perche, un châssis, un rideau, etc.) souple ou rigide, dans les cintres (on dit donc adosser un châssis contre un mur pour éviter de dire "appuyer") Charger : c’est le contraire d’appuyer On peut charger à l’amoureuse, ce qui veut dire de descendre précautionneusement afin que les franges du rideau ne rebondissent pas sur le plancher de scène, ou bien à la parisienne autrement dit en vitesse


Attraper le lustre

On disait d'un acteur qu'il attrapait le lustre quand celui-ci exagérait son jeu, poussait sur ses effets. On disait aussi : cracher sur les quinquets. Attraper : Siffler. (Dictionnaire de la langue verte. Alfred Delvau. 1883)


Avoir de l’agrément

Être applaudi, pour exprimer les applaudissements reçus par un acteur, soit dès son entrée en scène soit après tirade à effet

‘Signifie, en termes de coulisses, obtenir des applaudissements, bis, rappels, quelle qu’en soit la source. Nous connaissons des acteurs qui se procurent de l’agrément à leurs frais... ça fait toujours plaisir.’ (La langue théâtrale. Alfred Bouchard.1878)

Agrément (Avoir de 1’) — Terme de coulisses pour signifier l’action d’être applaudi. Il est des artistes qui ont couru toute leur carrière avec de l’agrément. D’autres n’ont eu qu’un agrément passager : d’autres encore n’ont pas eu d'agrément.
Notre Talma n’a pas toujours eu de l’agrément dans la Partie de chasse d’Henri II. le silence le plus obstiné traduisait l’arrêt du public. Mlle Mars n’a pas eu d’agrément, en voulant s’initier prêtresse de la muse tragique. Les vaudevillistes qui font des feuilletons, ont toujours de l’agrément dans les journaux.
Les marchands d’onguent (médicament), de pilules et de cosmétiques ont aussi à prix fixe de l’agrément dans les journaux. Petit dictionnaire des coulisses Publié par Jacques-le-souffleur  ‘se vend dans tous les théâtres’ - Paris 1835


Avoir de quoi

Une actrice a de quoi lorsqu'elle est ancienne et possède un protecteur. Marty est un homme qui a de quoi, Madame Carmouche a de quoi, M. Thiers le grand homme est une capacité qui a de quoi. Quant à M. Viennet, l'homme à l'épître aux mules (de Don Miguel expulsé du trône), l'ami des chiffonniers, il a la prétention de faire croire qu'il n'a pas de quoi.


Terme de conversation familière qui formule l’état de fortune dans lequel se trouve une actrice, une danseuse, ou une figurante qui a des revenus périodiques et éventuels indépendamment de ses appointements au théâtre. Nos danseuses, en règle générale, ont de
quoi en revenant de leurs voyages à Londres.

Petit dictionnaire des coulisses Publié par Jacques-le-souffleur ‘se vend dans tous les théâtres’ - Paris 1835


Avoir son entrée

Quand un acteur est applaudi avant même d'avoir parlé ; 

les quelques mesures que l'orchestre joue, lorsqu'un personnage arrive sur la scène


Bâiller au tableau

Se dit d'un artiste qui n'a qu'un bout de rôle dans une pièce

Le soldat Romain : Quinze sous par jour pas d’avantage et payer la dessus la soupe et le garm, la pipe et la blanchisseuse et faut tenir propre au théâtre faites donc la noce avec le reste


Ballon

‘Ce mot est du domaine de la chorégraphie. Le ballon consiste à s’enlever de terre avec une grande rigueur de jarrets et à retomber mollement et avec grâce sur les pointes, si c’est possible ; Madame Montessu est un des premiers ballons connus. Quand elle redescendait sur les planches, on l’aurait prise pour une montgolfière, tant sa jupe était ballonnée. Après elle, mesdemoiselles Taglioni et Thérèse Essier furent des ballons de premier ordre. Madame Ferraris est aujourd’hui un ballon distingué. Parmi les hommes, Perrot a été le sublime du ballon. Quand il quittait le sol, on ne savait jamais s’il allait redescendre.’ (Les secrets des coulisses. Joachim Duflot. 1865.)

Atelier Nadar. Mlle Régnier (Opéra). Danseuse. 1875- 1895. Source gallica.bnf.fr


Brigadier

Bâton enveloppé de velours rouge maintenu par des clous dorés, appelé aussi « bâton de régisseur » utilisé par le régisseur pour frapper les trois coups annonçant le début du spectacle, les trois coups sont précédés de douze coups sur un rythme accéléré. Les chiffres choisis entrent-ils dans le jeu de la symbolique biblique, douze renvoyant aux apôtres et trois à la trinité ? En ce qui concerne la Comédie Française, la réponse est donnée : comme elle est issue de la réunion de deux troupes, celle de l’Hôtel de Bourgogne et celle de l’Hôtel Guénégaud, on frappe six coups de brigadier, trois pour l’une et trois pour l’autre.Trois coups pour chasser le mauvais esprit ? Ils indiquent, en tout cas, que public et comédiens passent dans un autre espace et dans un autre temps. Aujourd’hui, les trois coups ne sont plus systématiques. 

Voir : Tradition - Superstition - Us et coutumes : Trois coups


Brûler les planches - Se brûler à la rampe

Pour un acteur, jouer avec beaucoup de chaleur (avoir du succès). ‘Se dit principalement des comiques auxquels la véritable verve fait défaut et qui la remplace par une chaleur factice, beaucoup de mouvement, de bons poumons et une grande volubilité. ‘ (La langue théâtrale. Alfred Bouchard. 1878) Se brûler / Se brûler à la rampe : S’approcher trop près de la rampe, soit dans la chaleur de l’action, soit pour tous autres motifs, tels que se faire mieux remarquer, prendre du souffleur, indiquer le moment au chef de claque, plonger un œil inquisiteur dans les baignoires d’avant-scène. (La langue théâtrale. Alfred Bouchard. 1878)

-C’est cet artiss’là, dites-vous, qui brûle les planches en jouant ? J’aurai l’œil sur lui… un malheur est si vite arrivé.


C’est un empêcheur de danser en rond

‘L’empêcheur de danser en rond est ordinairement le régisseur du théâtre qui inflige les amendes. Hors du théâtre, cela se dit d’un gêneur, d’un importun qui vient se mêler à une conversation intime ou qui s’assied à votre table ou à votre cercle sans y être convié. C’est M. Lefèvre, l’ancien acteur des Variétés, qui a fait éclore un jour cette phrase dans la bouche de Mademoiselle Juliette, une figurante laide et rousse qu’Odry, par antiphrase, appelait Joliette. On dansait des rondes campagnardes dans le vaudeville la Mariée à l’encan, et M. Lefèvre voulait toujours faire sa partie dans ces danses joyeuses et animées qui amusaient plus les danseuses que le public. Par malheur, M. Lefèvre était pied-bot, et sa présence dans la ronde retardait l’élan des jeunes filles, glaçait leur joie, et le plus souvent dérangeait la ronde. Juliette, un beau soir, prit le parti de lui dire : “Eh! restez donc sur l’avant-scène, vous êtes un empêcheur de danser en rond.” Le mot fit son chemin. Il doit bourdonner encore aux oreilles de M. Perrin, l’heureux directeur de l’Académie Impériale de musique. (Les secrets des coulisses. Joachim Duflot. 1865.) Empêcher de danser en rond : Gêneur, dans l’argot des coulisses. À quel propos cette expression, qui appartient à Gil Pérez ? Je l’ignore. Des acteurs sont réunis au foyer de leur théâtre où dans un coin de leur café de prédilection, causant entre eux de leurs petites affaires ; un importun survient qui trouble l’intimité, qui arrête l’expansion, qui glace le plaisir, probablement comme un étranger tombant au milieu d’enfants en train de danser une ronde : c’est l’empêcheur de danser en rond. (Dictionnaire de la langue verte. Alfred Delvau. 1883)

Atelier Nadar. Mlle Régnier. Source gallica.bnf.fr


Cabotin / Cabotinage

Cabotinage : Faire l'acteur ; épate ; jeu de séduction exagéré; action de jouer la comédie, de cabotiner; faire du mauvais théâtre; ce qui est faux, pour épater, pour se faire valoir


Cabotin : Terme de mépris qui s’adresse à l’artiste sans renom ou sans ressource. Le cabotinage est aussi la basse diplomatie de coulisses ; cabotiner c’est faire des affaires théâtrales comme Certains courtiers font des affaires de bourse : écouter aux portes d’un comité pendant qu’un confrère lit son drame, et porter au théâtre voisin l’idée de l’ouvrage qu’on vient de surprendre ; mendier ou acheter des tours de faveurs, monter une cabale contre un ouvrage, tout cela est du cabotinage. L’acteur qui, aux environs de Paris, emprunte l’habit d’un sous-préfet pour jouer Mithridate, et le châle de la femme du notaire, pour draper Orosmane, est un cabotin ; un cabotin parle toujours de l’art et reste cependant l’homme de la nature ; il vit sans habit, sans chapeau et sans bottes ; son estomac doit être élastique ; comme le dromadaire il fait souvent de longues caravanes avant de prendre de la nourriture.

Petit dictionnaire des coulisses Publié par Jacques-le-souffleur ‘se vend dans tous les théâtres’ - Paris 1835


Canasse

Femelle du canasson, vulgairement appelé jument. Danseuse aux jambes cagneuses ; la seule que l’on remarque dans un ensemble, quand les autres sont bien faites ; il faut bien se distinguer par quelque chose’ (Petit dictionnaire humoristique d’argot théâtral. Eugène Joullot.1933)


Carcassier / Charpentier

Carcassier : Habille dramaturge, dans l’argot des coulisses. On dit aussi Charpentier. Charpentier : Celui qui agence une pièce, qui en fait la carcasse, dans l’argot des dramaturges, qui se considèrent avec quelques raisons, comme des ouvriers du bâtiment.


Cascadeur(eusse)

Cascade : Charges fantasques auxquelles se livrent parfois les chanteurs d'opérette. ‘Jadis on appelait “lazzi” ce que nous nommons aujourd’hui cascade, c’est-à-dire depuis que l’abus qu’on a fait de ce genre dans quelques vaudevilles, et surtout dans les opérettes, a créé en quelque sorte l’emploi de “cascadier”.’ (La langue théâtrale. Alfred Bouchard. 1878) Fantaisies bouffonnes, inégalités grotesques, improvisations fantasques, dans l’argot des coulisses. (Dictionnaire de la langue verte. Alfred Delvau. 1883) Cascadeur(euse) : Cinéma : C'est un spécialiste doublant un artiste pour le tournage de scènes dangereuses ; chutes, accidents de voitures, bagarres, etc. Cirque : Comique ou acrobate qui exécute des chutes volontaires. Théâtre : Acteur qui fait des interpolations dans un rôle, bien que cela soit sévèrement défendu par un règlement de police spécial aux théâtres. Au dire de M. Joachim Duflot, Léonce, Bache et Schey sont les trois artistes qui se sont le plus distingués dans ce genre de plaisanteries, qui ont ceci d’amusant que les spectateurs croient qu’elles sont dans la pièce. Par extension, homme sans consistance, qui manque de parole volontiers, qui ne prend pas ses devoirs sociaux au sérieux. (Dictionnaire de la langue verte. Alfred Delvau. 1883)


Casser sa canne

‘L’orchestre du théâtre du Gymnase possède seul le privilège des cannes cassées. Il y a des jours, sur un seul rang, on voit une douzaine de vieillards, les mains sur le pommeau de leur canne et la tête appuyée sur les mains, dans l’immobilité la plus complète ; ils dorment tous d’un sommeil d’actionnaire. Si vous avez la patience d’observer tous ces ronfleurs, vous entendez bientôt le bruit d’une canne qui se casse sous le poids de son propriétaire, et l’un de ses voisins s’écrier :” Sapristi! M. Lambert a le sommeil lourd, il vient de casser sa canne.” ‘ (Les secrets des coulisses. Joachim Duflot. 1865.)


Casser sa pipe

Ce dicton populaire a son origine au théâtre.
L’acteur Mercier, fort estimé des titis du boulevard du Temple, jouait le rôle de Jean Bart avec un entrain et une rudesse qui étaient fort appréciés du public de la Gaîté. Jean Bart, comme on le sait, fumait la pipe, et, pour être fidèle à la vérité historique, Mercier fumait la pipe en jouant le rôle. La pièce eut une longue suite de représentations, ce qui permit à Mercier de culotter une magnifique pipe qui était devenue une curiosité. Aussi tous les titis étaient-ils en admiration devant la pipe de Jean Bart-Mercier. De son côté, l’acteur, orgueilleux de son ouvrage, ne s’en séparait jamais, même en dormant, si l’on croit les on-dit.
Mais, voilà qu’un jour la pipe tomba des lèvres de Mercier. “ quel dommage !” s’écriat-on, et on courut vers lui. L’acteur venait de s’affaisser sur lui-même, il était mort.
Le lendemain, en s’abordant, les titis se disaient, tristement :
“ Tu sais bien, Mercier, Eh bien ? Il a cassé sa pipe hier pour de bon”.’
(Les secrets des coulisses. Joachim Duflot. 1865.)

Mercier, acteur au Théâtre des Bouffes Parisiens : [dessin]. 1827. Source gallica.bnf.fr / BnF


Chartron

Position des acteurs vers la fin d’une pièce. Faire ou former le chartron : ranger les acteurs en ligne courbe devant la rampe, au moment du couplet final. (Dictionnaire de la langue verte. Alfred Delvau. 1883)


Chercher la petite bête

‘Un artiste qui, se défiant de l’intelligence du public, souligne chaque mot de la prose ou des vers qu’il récite, cherche la petite bête, ou, pour me servir d’une formule nouvelle, creuse son rôle. C’est au père Brunet qu’on doit cette périphrase. Cet excellent bonhomme avait la manie de réciter chaque jour tous ses rôles et de chercher le moyen d’y glisser quelque nouveau lazzi. On le voyait toujours marmottant, et il arrivait souvent qu’il répondait à un ami qui lui disait bonjour, une phrase de son rôle destinée à son interlocuteur. A quoi songes-tu, ? lui disait-on. Je cherche la petite bête, répondait-il.’ (Les secrets des coulisses. Joachim Duflot. 1865.)

Atelier Nadar. Photographe. M. Dacheux. (Folies-Dramatiques). 1893. Source gallica.bnf.fr


Esbrouffe

‘Cette locution familière vient du verbe ébouriffer qui semble être une onomatopée. Figurez-vous l’oiseau dont le plumage se dresse et se déploie, et qui s’ébouriffe enfin. L’esbrouffeur, ou celui qui fait des esbrouffes, est ce qu’on appelle en termes vulgaires un faiseur d’embarras qui veut vous jeter de la poudre aux yeux. Au théâtre, on nomme esbrouffeurs les comédiens qui ne doutent de rien.’ (Les secrets des coulisses. Joachim Duflot. 1865.)

Atelier Nadar. Photographe.1875-1895. Source gallica.bnf.fr


Faire fondre la trappe

L’action d’ouvrir et de baisser une trappe se dit : faire fondre. On place ordinairement sous la trappe anglaise, dans le premier dessous, un matelas destiné à recevoir le corps de la victime qu’on précipite. Quand c’est une déesse qui s’en retourne au séjour infernal, elle descend debout et lentement.


Jeter des pommes cuites

Les mœurs du théâtre, en ce qui concerne les relations du public avec les acteurs, ont singulièrement changé depuis deux ou trois siècles et se sont heureusement modifiées. Il fut un temps où les spectateurs, très exigeants et peu endurants, ne laissaient passer à un comédien aucune négligence, aucune faiblesse même passagère ou involontaire. Les sifflets, les apostrophes blessantes ne tardaient pas à fondre sur le malheureux, et il arrivait qu’on lui lançait même sur le théâtre, pour lui marquer le mépris qu’on faisait de lui, des projectiles d’un genre particulier, tels que pommes cuites ou œufs pourris. De là cette locution, encore employée aujourd’hui lorsqu’on veut parler d’un comédien dont le talent est au moins médiocre : « Il est mauvais à lui jeter des pommes cuites ! ».


'Il faut marier Justine'

Novembre 1824. ‘Il faut marier Justine’ vient de se donner en expression au monde du théâtre, et à la bonne langue en même temps, comme l’impérieuse nécessité de conclure un propos ou un acte sous peine filer un très mauvais coton. L’histoire est belle et authentique Au théâtre des Variétés ce soir, représentée pour la première fois en ce 29 novembre 1824, Thibaut et Justine, comédie-anecdotique en un acte, mêlée de couplets. Selon les critiques une pièce enjouée, plaisante, la scène représente l’entrée d’un village. À droite l’auberge de Thibaut, gilet-veste rayé rouge en laine, pantalon gris. Justine, elle, porte un bonnet rond, petit mouchoir d’indienne sur le cou. On n’en est qu’aux prémices et vous voici déjà lassés. Un peu comme les spectateurs de la première ! De ceux qui, irrités par les longueurs de la pièce s’impatientent et aimeraient assister au dénouement, savoir si enfin Justine va épouser Thibaut ! Ils piaffent, ils s’agitent et vont se mettre à huer, peut-être même à lancer des tomates. Alors le régisseur, voyant venir la fronde, crie aux comédiens qui sont bien loin de la vingtième et ultime scène : ‘il faut marier Justine’ ! Et la pièce raccourcie dans l’instant est sauvée. Ainsi consacrée soudainement, ‘il faut marier Justine’ distribuera son empressement dans de nombreux compartiments en dehors de la scène : on dira évidemment ‘qu’il faut marier Justine’ en écoutant un discours de remerciements pour une obscure récompense, on le pensera très fort lors d’un hommage posthume qui posera le défunt plus grand qu’il n’a jamais été, on l’annoncera comme une excuse étrange à telle bavarde qui insiste pour nous conter par le menu les diarrhées de son petit dernier et ses exploits pour balbutier maman.


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