Effets spéciaux au théâtre

Armes à feu

Jusqu’à présent, lorsque, dans une pièce de théâtre, un duel, un meurtre, une bataille, amenaient à faire usage d’armes à feu, celles-ci étaient chargées à poudre; or (hors) les inconvénients de ce procédé sont fort nombreux: : pour le public ils apparaissent surtout dans les pièces militaires, à la suite de grandes batailles, la salle s’emplissant d’une fumée épaisse et d’âcres senteurs fort incommodantes qui provoquent la toux. 

Mais c’est surtout sur la scène que les inconvénients se manifestent par des accidents qui ont souvent des conséquences fort graves, parfois même mortelles, ce procédé crée, en outre, un véritable danger d’incendie. Pénétré, par expérience, de ces inconvénients, M Édouard Philippe, auteur dramatique, également très versé dans toutes les questions de pyrotechnie, a cherché à produire l’illusion complète du coup de feu, c’est à dire le bruit, le feu, la fumée, en évitant les dangers et les inconvénients que nous venons de signaler : il y est parvenu d’une façon tout à fait satisfaisante. 

La charge consiste en une petite quantité de fulminante, spécialement préparée pour donner un feu rouge et une fumée légère qui se dissipe rapidement ; elle n’a, d’ailleurs, aucune odeur désagréable et ne prend pas à la gorge. Cette préparation est contenue dans une cavité pratiquée dans un petit bouchon de liège que l’on introduit à l’extrémité du canon de l’arme ; un percuteur, qui passe dans l’intérieur de ce canon (fig. 1 N°4), provoque l’explosion de la charge par simple choc. Trois dispositions spéciales, s’appliquant suivant les armes à transformer, sont adoptées pour le percuteur. (1886)


Bruits de coulisses

Avant les enregistrements et les bandes sonores, le théâtre fabriquait ses bruits en direct. Chaque son avait son objet, chaque effet son geste. 

Une cloche agitée hors scène suffisait à évoquer une église lointaine, un village ou une nuit paisible. Le son, légèrement étouffé par la distance, créait une profondeur invisible. Le spectateur n’entendait pas seulement un bruit : il imaginait un lieu. 

Les grelots, eux, faisaient surgir le mouvement. Secoués avec rythme, ils devenaient le passage d’une diligence, le trot d’un cheval, une arrivée précipitée. Quelques petites clochettes suffisaient à faire exister tout un attelage. 

Ces objets simples, tenus à la main, étaient les instruments des machinistes. Ils savaient doser, ralentir, accentuer, pour donner au son sa justesse. Rien n’était laissé au hasard : le moment, l’intensité, la distance étaient interprétés comme une véritable partition. 

Dans les coulisses, le théâtre ne se contentait pas de montrer. Il faisait entendre le monde.
Avec presque rien… mais beaucoup de précision.


Bruits de la bataille

Duels dans la coulisse, cliquetis des armes d’une troupe en marche, corps à corps d’une bataille acharnée ; c’est en choquant simplement l’un contre l’autre une baïonnette et son fourreau que l’on obtient, au théâtre, ces bruits terrifiants.


Feux au théâtre

Feu au théâtre (1912)
Il ne faut pas jouer avec le feu, dit le proverbe. C’est pourtant ce qu’on fait constamment sur tous les théâtres, pour la plus grande joie du public qui ne se lasse pas d’admirer ces effets de scène si impressionnants. A quels procédés l’art du machiniste a-t-il donc recours pour obtenir ces merveilles brillantes, fulgurantes et détonantes ? Et quelle prudence ne faut-il pas déployer dans le maniement de substances et d’engins qui pourraient, si facilement, produire les pires catastrophes !

À gauche, la chaudière employée à l'Opéra pour produire les jets de vapeur À droite, les ventilateurs électriques qui font trembler des banderoles de soie figurant les flammes


Un combat naval au Châtelet, la scène vue de la salle, au premier plan le navire qui sombre, criblé d'obus par les cuirassés aux feux lointains


Un combat naval au Châtelet, la même scène côté des coulisses, les navires sont posés sur des chariots sous lesquels se placent deux hommes chargés à la fois de mouvoir le bateau et d'allumer les lampes électriques qui simulent l'éclair des décharges d'artillerie.


En plein brasier : un train traversant la forêt en feu, dans 'la course aux dollars'. Quelles minutes d'angoisse pour les spectateurs lorsqu'ils voient, sur la scène du Châtelet, un train traverser à toute vitesse une forêt où l'incendie fait rage ! Les flammes, la fumée, la course vertigineuse du rapide lancé dans la fournaise, tout contribue à l'émotion du public qui suit, haletant, les phases du drame.


L'envers du tableau. Une grande pipe remplie de poudre de lycopode, qui s'envole en gerbes de flammes au souffle d'un artificier ; des réchauds à main d'où fusent de hautes flammes de Bengale ; enfin, une toile de fond mobile, représentant la forêt en feu, qui se déroule sur deux cylindres et donne l'impression du mouvement, voilà tout le secret de cette scène à grand effet.


Les merveilles du théâtre : Un volcan en éruption. A voir ce cratère vomissant flammes et scories, cette large coulée de laves brûlantes précipitée aux flancs du volcan, qui ne ressentirait pas un frisson d'épouvante ? Pour être témoin d'un pareil cataclysme, pas besoin de faire un long voyage : il suffisait de louer un bon fauteuil d'orchestre.


Grandeur et décadence : l'éruption du volcan telle qu'on la voyait dans les coulisses. Pas de danger que les énormes pierres projetées en l'air par la vapeur puissent blesser acteurs ou figurantes, c'étaient en effet de légères éponges. Quant au plan incliné de droite, c'est, roulant sur deux tambours, une gaze argentée aux scintillantes paillettes figurant la coulée de laves.


Flots de la mer

Les flots de la mer, les vagues, qui jouent un rôle très important dans les mises en scène de naufrages et de submersion, dont nous verrons, par la suite, des exemples, se réalisent d’une façon assez simple. 

Les machinistes apportent sur la scène de grosses pièces de bois ondulés, reliées par de solides traverses pour empêcher l’écartement et le déversement ; on les dispose parallèlement au rideau. C’est sur ces pièces de bois que l’on fait rouler, au moyen de galets en fer circulant dans un rail à gorge, le navire en perdition, auquel on communique en même temps des oscillations latérales rappelant le tangage. 

Un rideau de fond représente la mer orageuse avec des vagues écumantes sur lesquelles se traînent des nuages noirs et épais. De place en place ; des échancrures pratiquées dans ce rideau laissent apercevoir, avec réalisme, des coins de ciel calme et étoilé. 

En avant du navire qui va devenir épave, parallèlement au rideau, on dispose plusieurs bandes de terrain, qui vont en s’abaissant au fur et à mesure qu’elles se rapprochent des spectateurs. 

Ces bandes de terrain sont reliées par des toiles peintes représentant les flots de la mer et disposées suivant la pente de la scène. 

Pour leur donner la mobilité des vagues, on fait entrer dessous des gamins qui courent sous les toiles comme de gros rats et leur impriment une agitation incohérente. Cela les amuse beaucoup en général ; mais, lorsque ces jeunes figurants manquent de zèle au point de faire succéder “le calme plat” à la “forte houle” que l’on désire, le régisseur ne manque pas de les rappeler au devoir en leur distribuant par-dessus la toile quelques bons horions (quelques coups bien sentis pour les remettre au travail). Tout aussitôt la tempête reprend de la force.


Guerre dans les coulisses


Machine à imiter l’orage

Pour obtenir au théâtre un orage de première qualité, le concours de quatre machinistes est nécessaire. L’un au moyen d’un appareil électrique, produit des éclairs ; l’autre, avec une pompe spéciale fait le vent ; et le troisième exécute sur la grosse caisse les roulements lointains du tonnerre, tandis qu’une plaque de tôle agitée par le dernier imite le crépitement de la foudre qui tombe.


Machine du ‘mur qui s’écroule’

Cette gigantesque crécelle fait rage, lorsque sur la scène s’écroulent des citadelles de carton-pâte, au milieu de l’embrasement général.


Nuit

On fait la nuit au théâtre, en baissant la rangée de quinquets qu’on nomme la rampe.
Un directeur d’une troupe de département, qui avait éclairé le devant de la scène avec des chandelles, se présente au milieu du monologue d’Oreste, et s’avançant sur la pointe du pied, il dit avec beaucoup de sang-froid à l’acteur :
Ne fais pas attention, continue ; je fais la nuit.
Puis il éteignit toutes les lumières et se retira en faisant les trois saluts d’usage.   

Petit dictionnaire des coulisses Publié par Jacques-le-souffleur  ‘se vend dans tous les théâtres’ - Paris 1835

Le moucheur de chandelles, gravure de la fin du XVIIIe siècle.


On tire les verrous - Voilà l’Express !

Une planche hérissée d’une forte tôle pliée et repliée qu’on racle avec une vieille clef, et c’est le bruit des lourdes serrures, des verrous massifs d’une porte de prison. Quant au sifflement et au pff, pff, pff d’un train en marche, cette petite machine à vapeur roulante s’en acquittera parfaitement.


Régiment qui passe

“Il approche, il vient, le voilà !” Et l’on entend résonner, de plus, en plus distinct, le pas des chevaux. Ce bruit est l’œuvre de deux machinistes qui, les mains munies de blocs de bois ferrés, martèlent consciencieusement le plancher.


Scène d'astronomie animée

Scène d'astronomie animée au théâtre Robin. 19e siècle Musée Carnavalet, Histoire de Paris


Le vent

Avant l’apparition des technologies modernes, le théâtre savait déjà faire naître le vent, non pas en le montrant, mais en le faisant entendre. C’est par le son que l’air prenait vie, devenant tour à tour souffle léger, plainte ou tempête. 

Le procédé le plus courant repose sur une machine simple et ingénieuse : un cylindre muni de reliefs, mis en rotation contre une étoffe tendue, souvent de la soie. Le frottement produit un bruit continu, irrégulier, presque organique. Selon la vitesse et la pression, le son se transforme. Il évoque tantôt une brise discrète, tantôt un vent violent s’engouffrant dans des espaces vides. Le machiniste ne se contente pas d’actionner la machine : il interprète le vent. 

Mais le théâtre ne s’arrête pas à ce seul dispositif. Pour enrichir l’illusion, d’autres inventions viennent s’y ajouter. Lors du ballet La Tempête à l’Opéra de Paris, un machiniste ingénieux imagine un système étonnant : des cannes tenues à la main, dont la poignée renferme une petite sirène. En soufflant dans ces cannes, les machinistes produisent des sifflements aigus et plaintifs, proches de cris portés par le vent. Ces sons viennent se superposer au grondement de la machine, donnant à la tempête une dimension plus vivante, presque humaine. 

Le vent devient alors un véritable élément dramatique. Il accompagne l’action, suggère l’inquiétude, amplifie les émotions. Il n’est plus seulement un bruit de fond, mais une présence. 

Ainsi, avec quelques mécanismes simples, un peu d’air et beaucoup d’invention, le théâtre parvenait à faire exister l’invisible. Le vent, insaisissable dans la réalité, devenait sur scène une création maîtrisée, façonnée à la main et à l’oreille.

Note : Petites “sirènes” : dispositifs acoustiques anciens, inspirés d’instruments scientifiques, produisant par le souffle un son aigu et continu utilisé au théâtre pour imiter le vent.