Détails sur les limites et les entraves de chaque théâtre, avant 1789.
1789 – 1791 : deux dates, deux ruptures Dans l’histoire du théâtre parisien, 1789 et 1791 ne recouvrent pas la même réalité.
L’année 1789 marque la rupture politique et symbolique de l’Ancien Régime : les privilèges sont contestés, l’ordre établi vacille, mais les règles qui encadrent le théâtre demeurent en grande partie en vigueur.
Ce n’est qu’en 1791, avec la loi de janvier proclamant la liberté des théâtres, que le système ancien est juridiquement aboli. Entre ces deux dates s’ouvre une période de transition, où les pratiques évoluent plus vite que le droit, préparant la transformation profonde du paysage théâtral parisien.
Censure, privilèges et contraintes du théâtre parisien (avant 1791) Avant 1789, le théâtre parisienz évolue dans un cadre strictement réglementé, hérité du XVIIᵉ siècle et consolidé sous le règne de Louis XIV. Chaque salle, chaque genre et parfois chaque artiste est soumis à un ensemble de privilèges, de censures successives et de limitations précises, qui déterminent ce qu’il est permis de jouer… et ce qu’il est interdit de montrer. Ce système, parfois absurde dans ses détails, structure profondément la vie théâtrale parisienne jusqu’à la Révolution.

Théâtre sous contrainte Cette scène évoque le théâtre parisien avant 1791, espace de divertissement et de sociabilité étroitement encadré par la censure et les privilèges. La richesse du spectacle contraste avec les nombreuses règles qui limitent gestes, paroles et genres autorisés, faisant de la contrainte un moteur d’invention scénique.
Une censure en cascade
Dès le début du XVIIIᵉ siècle, toute pièce destinée à être jouée à Paris doit être soumise à la censure de la police, rattachée à la Lieutenance générale de police créée en 1667.
Mais cette première autorisation ne suffit pas toujours. Les pièces des petits spectacles doivent encore être examinées par les Comédiens-Français ou les Comédiens-Italiens, qui disposent d’un droit implicite de regard sur les textes susceptibles d’entrer en concurrence avec leur répertoire. Il n’est pas rare qu’une scène soit retranchée, qu’un dialogue soit adouci, ou qu’une pièce entière soit retenue sous prétexte qu’elle pourrait convenir à un théâtre privilégié. À l’inverse, les petits théâtres bénéficient parfois d’une tolérance paradoxale : on leur permet des pièces jugées frivoles ou licencieuses, à condition qu’elles ne présentent ni intrigue suivie, ni ambition dramatique, comme si l’absence de structure constituait une garantie d’innocuité.
La domination de l’Opéra
Au sommet de cette hiérarchie se trouve l’Académie royale de musique, fondée en 1669.
Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, elle conserve une position dominante et exerce une autorité directe ou indirecte sur l’ensemble du paysage théâtral parisien. Fait souvent ignoré : l’Opéra prélève un impôt sur d’autres salles, y compris sur le Théâtre-Français et le Théâtre-Italien. Cette contribution vise officiellement à soutenir les frais de production, notamment les ballets, mais elle est fréquemment dénoncée comme une charge injuste, destinée à maintenir la suprématie de l’institution.

Théâtres et privilèges Cette vue de la foire Saint-Germain rappelle l’importance des théâtres forains avant 1791, tolérés mais étroitement surveillés. Soumis à des privilèges stricts, ces espaces populaires doivent contourner interdictions et monopoles, inventant des formes nouvelles pour exister à la marge du théâtre officiel.
Jouer sans mourir : les interdictions de genre
Les règles imposées aux Comédiens-Italiens illustrent parfaitement l’arbitraire du système.
À l’origine, ils ne peuvent jouer que des pièces avec musique, et à condition de conserver le personnage d’Arlequin, symbole d’un théâtre jugé léger et non concurrentiel. Au fil du XVIIIᵉ siècle, ils obtiennent le droit de jouer des pièces sans musique, y compris en cinq actes, mais une limite demeure infranchissable : la tragédie leur est interdite.
Plus révélateur encore, la réglementation précise qu’un personnage peut : s’évanouir, être blessé, tomber inconscient, mais il lui est interdit de se suicider ou de mourir sur scène. La mort demeure un privilège réservé aux grandes scènes.
Changer les titres pour contourner la loi
Certains théâtres développent une ingéniosité remarquable pour contourner les interdictions.
Les Associés jouent ainsi des pièces du Théâtre-Français sous des titres détournés : Le Père de famille devient Les Embarras du ménage, Beverley ou la passion du jeu est simplement rebaptisé, Zaïre devient Le Grand Turc mis à mort. Ces pièces doivent cependant être précédées de marionnettes, afin de respecter formellement le statut de « petit spectacle ». Le public, parfaitement conscient de la supercherie, goûte d’autant plus le plaisir de la transgression.

Hiérarchie des salles L’architecture monumentale de cette salle rappelle la distinction entre théâtres privilégiés et scènes secondaires avant 1791. La richesse du décor et l’ordonnancement de l’espace traduisent une hiérarchie institutionnelle où prestige, genres autorisés et contrôle du répertoire vont de pair.
Trois actes, pas un de plus
D’autres contraintes touchent directement la forme même des œuvres.
Les Variétés ne peuvent jouer que des pièces de trois actes maximum, limitation qui favorise l’émergence de formes rapides, fragmentées et comiques. Nicolet, figure emblématique du boulevard du Temple, est quant à lui obligé de conserver ses danseurs de corde, même lorsque le public réclame davantage de théâtre parlé. Audinot, de son côté, n’est longtemps autorisé à faire parler que des marionnettes. Ce n’est que progressivement, à la veille de la Révolution, qu’il obtient l’autorisation d’y substituer des enfants, compromis jugé acceptable par l’administration.
Chanter sans voix
Le chant constitue l’un des domaines les plus strictement surveillés.
Dans de nombreux théâtres, il est interdit de chanter, même une simple chanson populaire. Lorsqu’un air apparaît dans un rôle, l’acteur récite le texte, tandis que les violons jouent la mélodie à la fin de chaque couplet. Vers 1770–1780, les entrepreneurs des Beaujolais obtiennent une autorisation singulière : les acteurs exécutent les gestes, pendant que des musiciens chantent dans la coulisse. Cette solution rappelle une pratique antique attribuée à Livius Andronicus, auteur latin du IIIᵉ siècle av. J.-C., qui faisait déclamer ses rôles tout en les mimant sur scène.

Espace réglementé Ce plan du théâtre de l’Odéon illustre l’organisation rigoureuse des salles privilégiées avant 1791. Architecture, circulation et disposition du public participent d’un contrôle étroit des usages, reflet d’un théâtre soumis à des règles institutionnelles aussi précises que contraignantes.
Gazes, parades et scènes extérieures
Pour ouvrir leurs salles, certains entrepreneurs acceptent des contraintes visibles.
Les Bleuettes installent une gaze entre la scène et le public.
Les Délassements sont soumis aux mêmes obligations, tout en conservant des marionnettes.
D’autres spectacles doivent se contenter de la parade, avant d’être autorisés à jouer à condition de maintenir un théâtre extérieur, signe d’un statut toujours marginal.
Avant 1789 : un système contraignant mais fécond
À la veille de 1789, le théâtre parisien est à la fois étroitement surveillé et extraordinairement inventif.
La pantomime, la parodie, le geste, le détournement de titres et les formes hybrides naissent directement de ces contraintes. Ce système, longtemps perçu comme oppressif, prépare paradoxalement le terrain à l’explosion de salles et de genres qui suivra la libéralisation de janvier 1791.

Théâtres à la marge Le plan de la foire Saint-Germain montre l’implantation des spectacles forains avant 1791, tolérés mais étroitement contrôlés. Ces espaces populaires, soumis à des restrictions constantes, développent des formes inventives pour contourner les privilèges des théâtres officiels.
Pour prolonger la lecture, je vous invite à consulter les trois états des lieux consacrés aux théâtres parisiens en 1791, 1811 et 1822. Pris ensemble, ils permettent de suivre, pas à pas, la transformation d’un système ancien en un nouvel ordre théâtral, et de mesurer concrètement ce que la liberté a fait naître, transformer… puis réduire.
Pris ensemble, les trois états des lieux consacrés aux théâtres parisiens en 1791, 1811 et 1822 invitent à suivre, pas à pas, la transformation d’un système ancien en un nouvel ordre théâtral. Leur lecture croisée permet de mesurer concrètement ce que la liberté a fait naître, transformer… puis réduire.
1791 ouvre une ère nouvelle : la liberté des théâtres met fin aux privilèges, fait surgir de nombreuses salles et transforme Paris en un vaste laboratoire du spectacle.
1811 marque le temps du recentrage : après l’effervescence, l’État entreprend de classer, contrôler et hiérarchiser les théâtres.
1822 révèle un paysage plus stable, où les salles encore actives dessinent les contours durables du théâtre parisien du XIXᵉ siècle.
Au-delà de 1822 : quelques dates clés
Sans prétendre à l’exhaustivité, plusieurs dates ultérieures permettent de situer l’évolution du théâtre parisien dans le temps long :
1861 : les grands travaux haussmanniens entraînent la disparition de nombreux théâtres, notamment sur le boulevard du Temple. Le paysage théâtral parisien est profondément recomposé par l’urbanisme.
1897–1900 : essor des théâtres privés, du music-hall et des formes populaires, dans un contexte de concurrence accrue avec le café-concert et, bientôt, le cinéma.
1945 : après la Seconde Guerre mondiale, l’État engage une politique culturelle nouvelle, marquée par le soutien au théâtre public et à la décentralisation.
1959 : création du ministère des Affaires culturelles, structurant durablement les politiques théâtrales en France.
années 1980 : affirmation des scènes nationales et reconnaissance accrue des écritures contemporaines.
XXIᵉ siècle : le théâtre parisien évolue dans un paysage désormais stabilisé mais confronté à de nouveaux enjeux : mutations des publics, économie du spectacle vivant, et place du numérique.
Ces repères prolongent la chronologie ouverte en 1791, 1811 et 1822, et rappellent que l’histoire du théâtre parisien est faite de ruptures, de recompositions et de continuités, toujours en dialogue avec son époque.