
Parmi les spectacles de toutes sortes qui fourmillent dans les foires, au milieu des paradistes et des baraques de saltimbanques, il est bien rare qu’on ne rencontre pas un ou deux montreurs d’automates. II arrive parfois que ces automates sont ingénieux, dignes d’attention, et mériteraient mieux que leur public ordinaire, étonné sans doute, mais incapable de les apprécier à leur valeur.
Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent. Paris 1885. Librairie de Firmin-Didot et Cie.
Cette image montre une diseuse automatique, l’un de ces automates parlants qui fleurissent dans les foires et les galeries mécaniques vers 1890–1930. On y glisse une pièce, un mécanisme s’enclenche, et la figure s’anime : lèvres qui bougent, tête qui s’incline, bras qui frémissent. Un carton sort d’une fente, porteur d’un message : amour, fortune, voyage, avertissement. Le mystère est servi par la mécanique.
Ces machines s’inscrivent dans la grande vogue des automates forains, héritiers des androïdes du 1700–1800 mais adaptés au divertissement populaire. L’électricité, le phonographe puis les systèmes à soufflet permettent de synchroniser voix enregistrée et mouvements simples. Le décor emprunte à l’imaginaire du théâtre et du music-hall : velours, franges, accessoires symboliques – ici les cartes à jouer, qui évoquent la cartomancie.

Ce qui fascine, c’est le mélange de science et de superstition. Le public sait que la prophétie est produite par des engrenages, mais accepte le jeu. La modernité mécanique donne corps à l’irrationnel. À l’époque des premières machines parlantes et des attractions électriques, l’automate devient une star des baraques foraines, au même titre que les phénomènes ou les illusionnistes.
Princess Doraldina est une figure de voyante mécanique apparue aux États-Unis vers 1920–1930, destinée aux galeries d’arcade et aux lieux de divertissement populaires. Elle est représentée en costume orientalisant, richement parée, avec un visage finement maquillé et un regard fixe destiné à capter celui du passant. Son nom, inscrit au-dessus d’elle, lui donne une identité presque aristocratique. Elle promet une lecture complète du passé, du présent et de l’avenir pour 5 cents. Figure emblématique de l’Amérique des années 1920, Princess Doraldina incarne ce mélange de mystère exotique et de modernité mécanique propre aux attractions populaires de cette époque.

1783 : Paris bruisse d’une rumeur singulière. Une machine venue de Vienne joue aux échecs. Non pas un simple mécanisme d’horlogerie, mais une figure d’homme, grandeur naturelle, vêtue à la turque, assise derrière une commode surmontée d’un échiquier. On l’appelle le Joueur d’échecs automate, ou plus simplement le Turc. L’inventeur est un gentilhomme hongrois, Wolfgang von Kempelen (1734–1804), esprit ingénieux et homme des Lumières. À Paris, la machine est présentée par un certain Anthon. Le Journal de Paris en donne une description détaillée : avant chaque partie, l’exhibiteur ouvre les portes de la commode pour en dévoiler l’intérieur. Le public y découvre un enchevêtrement de rouages, leviers, cylindres, ressorts et cadrans. Tout semble visible. Rien ne paraît caché.
Puis la partie commence. L’automate affronte le premier amateur qui ose s’asseoir en face de lui. Il déplace les pièces avec assurance, incline la tête, marque parfois une hésitation presque humaine. L’illusion est saisissante. Deux joueurs réputés de l’époque, le duc de Bouillon et l’avocat Bernard, remportent la victoire. Mais tous deux reconnaissent que la machine leur a disputé la partie avec adresse. Ce qui fascine alors n’est pas seulement la performance échiquéenne. C’est l’idée vertigineuse qu’une mécanique puisse rivaliser avec l’esprit humain. En cette fin de 1700, siècle des encyclopédistes et des expériences scientifiques, le public oscille entre admiration technique et soupçon de mystification. La machine est-elle vraiment autonome ? N’y aurait-il pas quelque secret dissimulé dans la commode ? Le Joueur d’échecs automate s’inscrit dans cette tradition des spectacles savants où la science devient attraction. À mi-chemin entre démonstration mécanique et illusion théâtrale, il préfigure déjà nos débats modernes sur l’intelligence artificielle. Car derrière le décor oriental et les engrenages soigneusement exhibés, le véritable spectacle n’est peut-être pas la partie d’échecs… mais la croyance du public.

Le Joueur d’échecs automate, que l’on appelait aussi le Turc, n’était pas une machine capable de penser. Il s’agissait d’un trucage très sophistiqué. À l’intérieur de la grande commode sur laquelle reposait l’échiquier se cachait en réalité un véritable joueur d’échecs. Grâce à un système de compartiments mobiles, l’opérateur pouvait se déplacer à l’intérieur lorsque l’exhibiteur ouvrait les portes pour montrer les rouages au public. On avait ainsi l’impression que la machine était entièrement mécanique. Le plateau était conçu de manière à transmettre les mouvements de l’adversaire à la personne dissimulée. Celle-ci actionnait ensuite des leviers qui permettaient de faire bouger le bras de l’automate et déplacer les pièces. Le public voyait une figure habillée à la turque, qui inclinait la tête et jouait avec assurance… mais derrière la façade se trouvait un homme bien réel. Le génie de l’invention ne résidait donc pas dans une intelligence artificielle avant l’heure, mais dans l’art de l’illusion. Le Joueur d’échecs automate était moins une machine qu’un spectacle, mêlant mécanique, mystère et mise en scène savamment orchestrée.