10 : Les faux prodiges et curiosités fabriquées


L’héritage des spectacles de curiosités. Entre histoire et fiction

Ce personnage de fiction, issu de American Horror Story: Freak Show, s’inscrit dans une démarche d’hommage explicite aux célèbres sœurs siamoises Daisy Hilton et Violet Hilton. Celles-ci furent, dans les années 1920–1930, des figures majeures des sideshows, du vaudeville et du cinéma, connues dans le monde entier pour leur double identité scénique et leur présence médiatique. La série ne cherche pas à reproduire fidèlement leur biographie, mais à réinterpréter leur histoire à travers une fiction contemporaine. Elle reprend les codes visuels et narratifs des freak shows — affiches de cirque, esthétique rétro, dramatisation de la différence — tout en proposant un regard critique sur l’exploitation, la dépendance mutuelle et la quête d’individualité propres aux jumelles siamoises. Cette représentation moderne prolonge ainsi l’héritage des freak shows historiques : elle montre comment ces figures, autrefois exhibées comme curiosités, continuent d’alimenter l’imaginaire collectif, devenant des symboles culturels à travers lesquels sont interrogés le regard porté sur la différence, la célébrité et la dignité humaine. (American Horror Story: Freak Show, série télévisée américaine diffusée en 2014, propose une relecture contemporaine et critique de l’univers des freak shows du début du XXᵉ siècle.)


Les Anonymes 

Les Anonymes étaient une troupe de spectacle parisienne active à la fin du XIXᵉ siècle, présentée notamment au Grand Théâtre Marckett. Ils apparaissent dans le contexte du théâtre populaire, du café-concert et des spectacles forains de la Belle Époque. Présentés comme des personnages ne mesurant que 35 centimètres de hauteur, Les Anonymes n’étaient en réalité ni des êtres miniatures ni des automates, mais des comédiens adultes utilisant des costumes truqués et des têtes surdimensionnées. L’illusion visuelle donnait l’impression de corps minuscules dominés par d’énormes visages caricaturaux. Leur numéro reposait sur le trouble de la perception : le public hésitait entre marionnettes, automates et êtres humains, d’où le slogan publicitaire « Ils sont vivants ». Ils chantaient, dansaient et mimaient, dans un registre grotesque et burlesque. Le choix de l’anonymat — absence de noms propres, personnages typés — renforçait leur statut de curiosités fabriquées, où l’individu disparaît au profit de la figure. Contrairement aux freak shows fondés sur l’exploitation de corps réels, Les Anonymes relevaient d’une illusion entièrement théâtrale, sans prodige biologique. Ils peuvent être datés approximativement entre 1885 et 1905, période d’intense popularité des spectacles visuels et de la caricature animée, juste avant l’essor du cinéma. Leur esthétique s’inscrit dans une tradition mêlant poupée, pantin, caricature et masque, annonçant certaines formes modernes de performance et de théâtre visuel. Les Anonymes constituent ainsi un exemple emblématique de faux prodiges, où la fascination naît non d’une anomalie naturelle, mais de la fabrication scénique du merveilleux.


Mac‑Karty.

Mac-Karty, l’homme accumulateur d’électricité Dans les spectacles de curiosités, certains phénomènes ne reposaient pas sur une singularité corporelle réelle, mais sur la fabrication du prodige. Mac-Karty, présenté à la fin du XIXᵉ siècle comme l’homme accumulateur d’électricité, en est un exemple emblématique. À une époque où l’électricité fascinait autant qu’elle inquiétait, il incarnait la promesse d’un corps capable de maîtriser une force invisible et moderne. Ses démonstrations, très probablement fondées sur des dispositifs techniques dissimulés et une mise en scène pseudo-scientifique, jouaient sur l’ignorance et l’émerveillement du public. Plus que de véritables tromperies, ces spectacles relevaient d’un pacte tacite entre l’artiste et le spectateur, où l’on acceptait de croire pour être impressionné. Mac-Karty illustre ainsi une catégorie particulière de phénomènes : des curiosités fabriquées, situées à la frontière de la science populaire, de l’illusion et du divertissement. Elles témoignent de la manière dont le spectacle s’est emparé du progrès technique pour nourrir l’imaginaire collectif, transformant l’innovation en merveille accessible à tous.

Photographie de studio réalisée à Paris à la fin du XIXᵉ siècle, diffusée à des fins promotionnelles. Elle représente Mac-Karty, présenté comme « l’homme accumulateur d’électricité », figure des spectacles de curiosités exploitant la fascination du public pour les forces invisibles et les progrès scientifiques. L’image, volontairement sobre, vise à crédibiliser le phénomène par une mise en scène dépouillée.


Miss Abouth

Miss Abouth fut l’une des figures marquantes des spectacles de force de la fin du XIXᵉ siècle. Présentée comme un « mystère surnaturel », elle fascinait le public par sa capacité à résister à plusieurs hommes tentant de la soulever, de la déplacer ou de la contraindre, semblant défier toute logique physique. Contrairement au discours promotionnel, ses exploits ne relevaient pas d’un pouvoir mystérieux, mais d’une maîtrise exceptionnelle des lois de l’équilibre, du centre de gravité et de la biomécanique. En utilisant des postures précises, des points d’appui calculés et une parfaite anticipation des mouvements adverses, elle parvenait à neutraliser la force brute de ses opposants masculins. Son numéro s’inscrit dans la tradition des femmes fortes, où la performance reposait autant sur la technique que sur la mise en scène. Miss Abouth incarnait ainsi une forme de renversement des codes : une force féminine présentée comme inexplicable, mais fondée en réalité sur la science du corps et le savoir-faire scénique.

L’iconographie et le vocabulaire employés relèvent de la publicité spectaculaire de la fin du XIXᵉ siècle. Les scènes illustrées amplifient volontairement les exploits de Miss Abouth afin de suggérer un pouvoir surnaturel, conformément aux codes promotionnels des spectacles de force de l’époque.