

À partir des années 1870, l’Europe découvre un nouveau type de spectacle : l’exposition d’êtres humains venus d’ailleurs. À la suite de Carl Hagenbeck, entrepreneur hambourgeois et propriétaire de ménagerie, ces exhibitions se multiplient. Présentés comme des « types humains », des hommes, des femmes et des enfants sont montrés vivants, mis en scène dans des décors censés évoquer leurs terres d’origine. À Paris, le Jardin d’Acclimatation, au bois de Boulogne, devient l’un des hauts lieux de ces exhibitions. En 1877, des « Nubiens » y sont présentés au public, bientôt suivis par des groupes désignés comme Indiens d’Amérique, Fuégiens de Patagonie ou populations de Guyane. Ces hommes et ces femmes sont exhibés comme des curiosités vivantes, observés, commentés, parfois mesurés, dans un dispositif empruntant autant au zoo qu’au théâtre. Derrière l’apparente vocation éducative ou scientifique, ces spectacles reposent sur une mise en scène profondément inégalitaire. Les corps sont regardés comme des preuves vivantes de hiérarchies raciales alors largement admises. Le succès est immense : le public se presse, avide d’exotisme et conforté dans les représentations coloniales de son époque. Très répandus en Europe et aux États-Unis, les zoos humains perdurent jusque dans la première moitié du XXᵉ siècle. Ils déclinent progressivement après la Seconde Guerre mondiale, avec la remise en cause du racisme scientifique et l’avancée des mouvements de décolonisation. Aujourd’hui, ils sont reconnus comme l’un des symboles les plus violents de la déshumanisation coloniale, laissant une empreinte durable dans l’histoire des regards portés sur l’Autre.

Jardin zoologique d'acclimatation. 1882. Indiens Galibis. Chemins de fer de l'Ouest (Porte Maillot). Affiche : Jules Chéret (1836-1932). Illustrateur. Source gallica.bnf.fr / BnF. Affiche annonçant une exposition d’« Indiens Galibis » au Jardin d’Acclimatation (Paris, fin du XIXᵉ siècle). L’image mêle exotisme, mise en scène coloniale et vocabulaire zoologique, révélant la manière dont ces populations étaient assimilées à des curiosités naturelles plutôt qu’à des êtres humains.
Saartjie Baartman (vers 1789–1815), également connue sous le nom de Sarah Baartman et désignée de manière péjorative comme la « Vénus hottentote », était une femme khoïsan originaire d’Afrique du Sud. Emmenée en Europe en 1810, elle fut exhibée en Angleterre puis en France en raison de sa stéatopygie, considérée par les Européens comme une curiosité « exotique ». Exposée dans des spectacles publics et soumise au regard du public comme à celui des savants, Saartjie Baartman fut réduite à un objet d’observation et d’exploitation. Son corps servit également de support aux théories racialistes et pseudo-scientifiques du XIXᵉ siècle, qui prétendaient hiérarchiser les êtres humains. Décédée à Paris en 1815, son corps fut disséqué et conservé, puis exposé dans des collections muséales pendant plus d’un siècle. Devenue au XXᵉ siècle un symbole majeur de la violence coloniale et du racisme scientifique, Saartjie Baartman fut finalement rapatriée en Afrique du Sud en 2002 et inhumée sur sa terre natale. Son histoire demeure l’une des figures les plus marquantes de la déshumanisation à l’œuvre dans les zoos humains et les exhibitions coloniales.

Gravure européenne du début du XIXᵉ siècle (vers 1810–1815), diffusée en Angleterre et en France lors de l’exhibition de Saartjie Baartman.