4 : Les corps déformés ou singuliers

Eli Bowen

Eli Bowen (1844–1924) est l’un des artistes de spectacle les plus célèbres du XIXᵉ siècle, connu sous les surnoms de « Phénomène sans jambes » et « l’Automobile humaine ». Né sans membres inférieurs, il développe très tôt une agilité exceptionnelle, se déplaçant avec rapidité et exécutant des acrobaties spectaculaires qui feront sa renommée internationale. Il se produit pendant des décennies dans les cirques, foires et grands sideshows, notamment avec le Barnum & Bailey Circus, devenant l’un des artistes les mieux payés de son temps. Contrairement à l’image misérabiliste souvent associée aux phénomènes, Eli Bowen est présenté — et se présente lui-même — comme un athlète accompli, maîtrisant parfaitement son corps. La photographie le montre dans un portrait familial, entouré de son épouse et de son enfant. Ce type d’image, fréquent dans sa carrière, vise à humaniser et normaliser le phénomène, en soulignant sa capacité à fonder une famille et à mener une vie stable, tout en rappelant implicitement l’extraordinaire singularité de son corps.


Fanny Mills, la fille aux grands pieds de l’Ohio

Fanny Mills, « la fille aux grands pieds de l’Ohio » Cette photographie présente Fanny Mills, l’une des figures les plus connues des spectacles de curiosités de la fin du XIXᵉ siècle. Née vers 1860 aux États-Unis, elle fut surnommée « The Ohio Big Foot Girl » en raison de la taille exceptionnelle de ses pieds, disproportionnée par rapport au reste de son corps. Fanny Mills souffrait d’une affection rare, aujourd’hui identifiée comme la maladie de Milroy (lymphœdème congénital). Cette pathologie entraîne une accumulation chronique de liquide lymphatique dans les membres inférieurs, provoquant un gonflement massif et irréversible. Chez elle, cette particularité devint le cœur même de sa carrière artistique. Autour de cette singularité physique, ses impresarios développèrent une mise en scène très élaborée. Ils proposaient notamment une prime de 5 000 dollars à tout homme qui accepterait de l’épouser, une stratégie publicitaire typique des spectacles de curiosités destinée à attiser la curiosité du public. Ce récit relevait toutefois de la pure construction promotionnelle, car Fanny Mills était déjà mariée dans la vie réelle. Exhibée dans les foires, cirques et expositions itinérantes américaines, elle fut abondamment photographiée et diffusée sur cartes postales. Ces images jouaient sur le contraste entre une présentation féminine soignée et l’exagération visuelle de ses chaussures, conçues pour frapper durablement l’imaginaire des spectateurs.

Cette photographie de la fin du XIXᵉ siècle représente Fanny Mills, surnommée « la fille aux grands pieds de l’Ohio ». Assise avec calme et dignité, elle est mise en scène de façon à accentuer la taille spectaculaire de ses pieds, devenus l’élément central de son attraction.


Felix Wehrle

Felix Wehrle est un artiste de curiosités actif à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, célèbre pour sa peau exceptionnellement extensible. Cette particularité, aujourd’hui rapprochée de troubles du tissu conjonctif, lui permettait d’étirer la peau du visage, du cou et du corps sur plusieurs centimètres sans douleur apparente. Dans les foires, cirques et exhibitions, Felix Wehrle présentait son corps comme une démonstration vivante, réalisant devant le public des gestes précis destinés à prouver l’authenticité de sa singularité. Son numéro se situait à la frontière entre curiosité foraine et intérêt scientifique, attirant aussi bien les spectateurs que les médecins de l’époque. Les photographies le montrent souvent en pose démonstrative, sans décor superflu, afin de concentrer toute l’attention sur la transformation de la peau. Son parcours illustre la manière dont certaines anomalies corporelles devenaient des performances visuelles, où le corps faisait à la fois office de preuve, de spectacle et d’objet d’étude.


James Morris

James Morris (attribution probable) Cet homme est généralement identifié comme James Morris, connu à la fin du XIXᵉ siècle sous le nom de « l’Homme à la peau de caoutchouc » (The Rubber-Skinned Man), bien que l’attribution ne puisse être établie avec une certitude absolue. Plusieurs artistes présentant une élasticité cutanée exceptionnelle furent en effet actifs à la même période, parfois sous des noms proches ou interchangeables. James Morris — ou l’artiste auquel cette image est traditionnellement associée — souffrait très probablement d’une affection rare du tissu conjonctif, aujourd’hui rapprochée du syndrome d’Ehlers-Danlos, lui permettant d’étirer la peau de son visage de façon spectaculaire. Ce phénomène fit de lui une attraction majeure des spectacles de curiosités, notamment dans les grands cirques américains. Présenté dans une tenue élégante et respectable, il incarnait le contraste recherché par les impresarios de l’époque : un homme à l’apparence ordinaire révélant soudain une singularité corporelle extrême. Cette figure illustre la manière dont certaines conditions médicales furent transformées en attractions populaires, à la frontière de la science, du divertissement et de l’exploitation du corps hors norme.

Photographie généralement attribuée à James Morris, dit « l’Homme à la peau de caoutchouc », célèbre pour son élasticité cutanée exceptionnelle à la fin du XIXᵉ siècle.


Koo Koo the Bird Girl

De son vrai nom Minnie Woolsey, née en 1880, Koo Koo the Bird Girl fut l’une des figures les plus marquantes et troublantes des sideshows américains du début du XXᵉ siècle. Elle souffrait d’une maladie rare aujourd’hui identifiée comme le syndrome de Seckel, parfois appelé nanisme à tête d’oiseau. Cette condition se caractérisait par une petite taille, une microcéphalie, un nez proéminent évoquant un bec, ainsi que de lourds handicaps associés : Minnie était presque aveugle et édentée. Les impresarios façonnèrent autour d’elle un personnage volontairement théâtral et déroutant : costume couvert de plumes, lunettes rondes, posture voûtée et attitudes mimant un oiseau étrange. Cette mise en scène, typique des spectacles de curiosités de l’époque, transformait sa différence en attraction spectaculaire, tout en révélant le regard ambigu — mêlé de fascination et de cruauté — que la société portait alors sur les corps hors norme. Koo Koo the Bird Girl reste aujourd’hui une figure emblématique de l’histoire des phénomènes de foire, à la frontière du spectacle, du mythe et de la condition humaine.

Cette photographie représente Koo Koo the Bird Girl dans sa tenue de scène emblématique. Minnie Woolsey y apparaît debout, vêtue d’un costume couvert de plumes, portant de grandes lunettes rondes et adoptant une posture volontairement étrange.


Miss Gabrielle

Miss Gabrielle, de son vrai nom Gabrielle Fuller, née vers 1884 à Bâle (Suisse), fut une figure marquante des spectacles de curiosités de la fin du XIXᵉ siècle. Elle se produisait sous le nom de scène Miss Gabrielle, présentée sur les affiches allemandes comme « Die Englische Halbdame » (la demi-dame anglaise), une appellation volontairement inexacte destinée à ajouter une touche d’exotisme à son personnage. Née avec une agénésie des membres inférieurs, comme Eli Bowen, Miss Gabrielle était particulièrement admirée pour l’élégance de son buste, la finesse de ses traits et le soin apporté à sa présentation. Ce contraste entre la grâce féminine et l’absence de jambes constituait le cœur de sa fascination scénique, renforçant l’émotion et l’étonnement du public. Les affiches et photographies la montrent posée sur un socle, mise en scène avec sobriété et dignité, soulignant à la fois la réalité de sa condition et sa capacité à exister pleinement comme artiste. Miss Gabrielle incarne ainsi l’une des figures emblématiques des « demi-corps », où la singularité physique devient spectacle, mais aussi réflexion sur le regard porté sur les corps hors norme.


Schlitzie

(probablement né Simon Metz, 1901–1971) Schlitzie fut l’un des artistes de spectacle les plus célèbres et les plus aimés du XXᵉ siècle. Né avec une microcéphalie, une condition congénitale entraînant une petite taille du crâne et un handicap intellectuel, il possédait une apparence et un comportement qui le rendirent immédiatement reconnaissable sur les scènes de cirque et dans les sideshows américains. Dans les spectacles, Schlitzie était souvent présenté vêtu de robes amples, parfois perçu comme une figure féminine. Ce choix relevait autant de la mise en scène que de considérations pratiques liées à son autonomie limitée. Une petite mèche de cheveux attachée au sommet du crâne accentuait son apparence singulière, devenue emblématique. Il travailla pour les plus grands cirques des États-Unis, notamment le Ringling Bros. and Barnum & Bailey Circus, et accéda à une renommée mondiale grâce à sa participation au film Freaks (1932) de Tod Browning, aux côtés d’autres artistes célèbres des spectacles de curiosités. Sa présence à l’écran, marquée par une personnalité joyeuse et spontanée, a profondément marqué les spectateurs. Décrit par ceux qui l’ont côtoyé comme affectueux, expressif et attachant, Schlitzie aimait danser, chanter et interagir avec le public, auquel il semblait très sensible. Après la mort de son dernier tuteur légal, il fut brièvement placé dans un établissement psychiatrique, où il dépérit rapidement, privé de scène et de contact humain. Reconnu par un ancien collègue du monde du cirque, il fut finalement ramené dans le milieu du spectacle, où il termina sa vie entouré et heureux. Figure emblématique des spectacles de curiosités, Schlitzie incarne à la fois les dérives de l’exploitation du handicap et l’attachement sincère que le public et les artistes portaient à certaines de ces personnalités hors normes.

Cette photographie du début du XXᵉ siècle représente Schlitzie, célèbre artiste de cirque atteint de microcéphalie.