Argot et appellations populaires des lieux de fête

Quand les mots racontent la vie des salles

Avant même d’être des bâtiments, des scènes ou des établissements réglementés, les lieux de fête ont d’abord existé par les mots qui les désignaient. Dans le langage populaire, l’argot, les surnoms et les appellations familières disent souvent plus que les dénominations officielles : ils révèlent les usages réels, les ambiances, les réputations et parfois les excès de ces lieux de plaisir. Ces termes naissent dans la rue, les faubourgs, les ateliers, les arrière-salles de cafés. Ils circulent de bouche en bouche, se transforment, disparaissent ou se figent dans la mémoire collective. Certains sont affectueux, d’autres ironiques, moqueurs ou volontairement provocateurs. Tous témoignent d’un rapport vivant et souvent irrévérencieux à la fête.

Ce chapitre ne décrit donc pas des catégories de lieux au sens strict, mais des mots de pratique, forgés par celles et ceux qui fréquentaient ces établissements. Ils peuvent désigner un même lieu sous plusieurs noms, selon l’heure, le public ou la réputation du moment. Ils peuvent aussi brouiller les frontières entre cabaret, café, guinguette ou salle de bal, reflétant une réalité plus fluide que les classifications administratives.

Ici, l’argot n’est pas traité comme une curiosité folklorique, mais comme une source historique à part entière. Chaque mot est une porte d’entrée vers un usage, une sociabilité, une manière de vivre la fête. En parcourant ces appellations populaires, c’est toute une géographie sensible des plaisirs urbains et populaires qui se dessine, à hauteur d’homme, de verre levé et de chanson lancée.

Nous aborderons ces termes un à un, en les replaçant dans leur contexte, sans les confondre avec les appellations historiques traitées ailleurs. Car dans l’histoire des lieux de fête, les mots comptent autant que les murs.


Abreuvoir

Dans l’argot populaire, l’abreuvoir désigne le cabaret, envisagé non comme un lieu de sociabilité élégante, mais comme un point de passage quasi instinctif pour les buveurs invétérés. L’image est parlante : comme le cheval attiré par l’eau, l’habitué se rend de lui-même au débit de boisson, sans qu’il soit besoin de l’y inviter. De là découle l’expression proverbiale :
« Un bon cheval va bien tout seul à l’abreuvoir »,
qui signifie qu’un ivrogne n’a nul besoin d’encouragement pour trouver le chemin du cabaret. Ce terme appartient à un registre volontiers moqueur et moral, où le lieu de fête est réduit à sa fonction la plus élémentaire : étancher la soif. Il ne renvoie pas à un type précis d’établissement, mais à un usage, excessif, répétitif, assumé, et à une fréquentation perçue comme presque mécanique. 

L’abreuvoir dit ainsi moins le lieu que le regard porté sur celui qui le fréquente. Il rappelle combien l’argot des fêtes sait être cruel, imagé, et d’une redoutable efficacité pour résumer une réputation. 

Source : Alfred Delvau, Dictionnaire de la langue verte, nouvelle édition, supplément par Gustave Fustier, Paris, 1883.

Les Grands succès des cafés-concerts, Almananach chantant pour 1893. Gustave Donjean, (1800-1899). Peintre du modèle. Source gallica.bnf.fr / BnF


Beuglant

Le beuglant est un terme d’argot apparu à la fin des années 1890–1910, utilisé pour désigner certains lieux de divertissement populaires, principalement à Paris. Il s’applique le plus souvent à des cafés-concerts modestes ou à des établissements proches du cabaret populaire, caractérisés par une ambiance sonore intense et peu policée.

Le mot dérive directement du verbe beugler, qui signifie crier, brailler, chanter très fort. L’appellation ne décrit pas tant la nature officielle du lieu que la manière dont on y chante et s’y exprime. Le beuglant est ainsi perçu comme un endroit où l’on pousse la voix, où l’enthousiasme prime sur la justesse, et où le public participe bruyamment au spectacle.

Ces établissements accueillent des chanteurs populaires, des chansonniers, parfois des amateurs, et favorisent une forme de participation collective. On y chante à tue-tête, on reprend les refrains, on interpelle les artistes. La frontière entre scène et salle y est souvent floue, dans une atmosphère volontiers tapageuse et conviviale. Le terme beuglant est généralement employé avec une nuance moqueuse, parfois méprisante, notamment par opposition aux cafés-concerts plus structurés ou aux music-halls naissants, jugés plus élégants et mieux organisés. Il renvoie à une sociabilité populaire brute, spontanée, sans apprêt.

À partir des années 1920–1930, avec l’essor du music-hall, du jazz, puis du cinéma parlant, le mot tombe progressivement en désuétude. Il disparaît en même temps que ces lieux informels, absorbés ou remplacés par de nouvelles formes de divertissement plus codifiées. Le beuglant demeure aujourd’hui un précieux témoignage du regard porté par l’argot sur les lieux de fête populaires : un mot sonore, imagé, qui résume à lui seul une ambiance, un usage et une manière d’être ensemble.

Le Beuglant. Illustration pour les excentricités de la langue française, Dictionnaire de L'Argot Parisien (John Camden Hotten, vers 1880).

Beuglant Ou désigne ainsi, à Paris, certains cafés concerts de bas étage, situés dans les quartiers excentriques, et dans lesquels on ‘beugle’ plutôt qu’on ne chante, 

Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent. Paris 1885. Librairie de Firmin-Didot et Cie.


Café-concert de la rue de la Contrescarpe Dauphine, dans l’argot des étudiants qui en sont les autres assidus 

Dictionnaire de la langue verte. Nouvelle édition. Alfred Delvau Supplément par Gustave Fustier. Paris 1883


Bouchon

Le bouchon est un terme d’argot ancien désignant un cabaret, en particulier rural ou semi-rural, mais que l’on rencontre aussi à Paris dans certains quartiers populaires. L’origine du mot est directement liée à un usage visuel : de nombreux cabarets, notamment à la campagne, se signalaient par un rameau de verdure suspendu à leur façade ou planté au-dessus de la porte. Ce rameau — parfois appelé lui aussi « bouchon » — servait d’enseigne primitive. Il indiquait au passant qu’on trouvait là du vin à boire, avant même la généralisation des enseignes peintes. Le terme renvoie donc moins à un type précis d’établissement qu’à un signe, une manière de dire « ici, on boit ».

Par extension, le mot bouchon en est venu à désigner le cabaret lui-même, lieu de consommation, de sociabilité et de rencontres. On y boit, on y mange parfois, on y parle fort, et il n’est pas rare qu’on y chante, surtout dans les campagnes ou dans les faubourgs parisiens. L’usage du mot s’inscrit dans un vocabulaire populaire, familier, parfois teinté d’ironie. Il évoque un lieu simple, sans prétention, éloigné des établissements élégants ou mondains. Le bouchon appartient pleinement à cette géographie modeste de la fête quotidienne, faite de vin, de conversations et d’habitudes.

Si le terme a largement disparu de l’argot parisien au cours du XXᵉ siècle, il a survécu régionalement, notamment à Lyon, où le mot bouchon désigne encore aujourd’hui un type de restaurant populaire, héritier lointain de ces anciens cabarets.

Cafés et cabarets de Paris par A. Delvau. 1862. Rops, Félicien (1833-1898). Graveur. Source gallica.bnf.fr / BnF.

Bouchon Cabaret, on sait que les cabarets de campagne quelques-uns aussi à Paris sont ornés d’un rameau de verdure Dictionnaire de la langue verte. Nouvelle édition. Alfred Delvau Supplément par Gustave Fustier. Paris 1883


Bouiboui

Le mot bouiboui appartient à l’argot populaire et s’emploie, dès la fin du XIXᵉ siècle et surtout au début du XXᵉ siècle, pour désigner un petit établissement mal tenu, de réputation médiocre, souvent associé à un cabaret, un café ou un restaurant de bas étage. Le terme est volontairement péjoratif. Il évoque un lieu exigu, mal éclairé, parfois enfumé, où l’on boit ou mange sans prétention, dans des conditions jugées douteuses. Le bouiboui n’est pas défini par une activité précise, on peut y boire, y chanter, y manger ou simplement s’y attarder, mais par l’image négative qu’il suscite.

Contrairement à des appellations plus anciennes comme cabaret borgne ou abreuvoir, le mot bouiboui relève d’un registre plus familier que véritablement technique. Il ne renvoie pas à une catégorie structurée de lieux de fête, mais à une appréciation sociale : celle d’un endroit considéré comme peu recommandable, sans éclat ni respectabilité.

Dans la littérature et la presse, le bouiboui apparaît souvent comme le décor de scènes populaires, parfois pittoresques, parfois misérables. Il incarne un envers de la fête : non pas le lieu du spectacle organisé, mais celui de la débrouille, de l’habitude et de la marginalité ordinaire. Par extension, le terme a traversé le temps et s’emploie encore aujourd’hui pour qualifier, sur un ton moqueur ou dédaigneux, un petit restaurant ou un café jugé médiocre. Cette longévité témoigne de la force imaginaire du mot, plus que de sa précision historique.

Dans le cadre de ce chapitre, bouiboui relève pleinement de l’argot des lieux de fête : un mot qui ne définit pas un modèle, mais révèle un regard social porté sur certains espaces de convivialité populaire.

Scène de Cabaret Début du xixe siècle


Cabaret borgne

L’expression cabaret borgne appartient au vocabulaire argotique du XIXᵉ siècle et désigne un cabaret de mauvaise réputation, jugé louche, mal tenu ou peu recommandable. Le terme borgne n’évoque pas ici un défaut physique réel, mais une idée de manque, d’obscurité et de dissimulation.

Un cabaret dit borgne est souvent décrit comme un lieu sombre, étroit, mal éclairé, parfois enfumé, où se mêlent buveurs invétérés, habitués douteux et clientèle marginale. Il s’agit moins d’un type architectural que d’un jugement moral et social porté sur l’établissement. Dans l’imaginaire populaire, le cabaret borgne est associé aux arrière-salles, aux quartiers périphériques, aux faubourgs, voire aux zones réputées dangereuses. On y boit plus qu’on n’y mange, on y parle fort, on y chante parfois, mais dans une atmosphère perçue comme dégradée ou inquiétante.

L’expression renvoie aussi à une certaine méfiance des classes bourgeoises envers les lieux de sociabilité populaire. Qualifier un cabaret de borgne, c’est le placer à la marge du divertissement respectable, du côté des plaisirs jugés excessifs, incontrôlés ou socialement suspects.

Employé dans la littérature, la presse et les dictionnaires d’argot du XIXᵉ siècle, le terme contribue à dessiner une géographie morale de la fête, opposant les établissements « convenables » aux lieux réputés dangereux ou indignes.

Source : Dictionnaire de la langue verte, Alfred Delvau, nouvelle édition, supplément par Gustave Fustier, Paris, 1883.

Recueil. Cafés-concerts, France. Documents iconographiques. 1849-1936. Salle de concert du café en France, 1865, par Paul Gustave Dore' (1832-1883). Source gallica.bnf.fr / BnF.


Caveau

Le mot caveau désigne à l’origine une petite cave voûtée, souvent en sous-sol. Dès la fin des années 1700, puis surtout au cours des années 1800, le terme prend un sens spécifique dans l’histoire des lieux de sociabilité et de chanson : il devient synonyme de lieu de réunion chantante, intime et volontairement à l’écart.

Contrairement au cabaret ouvert à tous, le caveau évoque un espace fermé, discret, parfois réservé à des habitués ou à des membres. On s’y réunit pour chanter, déclamer, boire et discuter, loin du tumulte des grandes salles. Le cadre souterrain renforce l’idée de complicité, de liberté de ton et d’échanges sans mise en scène spectaculaire.

Le mot est indissociable du Caveau moderne, société chantante fondée à Paris en 1806, héritière de réunions plus anciennes remontant aux années 1720. Cette société, qui connaîtra plusieurs renaissances successives au cours du XIXᵉ siècle, joue un rôle central dans la diffusion de la chanson satirique, bachique et littéraire. Le caveau devient ainsi à la fois un lieu, une institution et un symbole.

Caveau de la Bolée, rue de l'Hirondelle : Agence Rol. 1932. Source : gallica.bnf.fr / BnF

Dans l’usage courant du XIXᵉ siècle, le terme peut désigner : 

  • une société chantante organisée,
  • le local où elle se réunit (souvent une arrière-salle ou une cave),
  • par extension, tout lieu intime dédié à la chanson, à la poésie ou à la parole libre.

Le caveau se distingue de la goguette par un caractère plus élitiste ou littéraire, même si les frontières restent poreuses. Là où la goguette est largement populaire et ouverte, le caveau revendique parfois une forme de sélection, de tradition et de continuité.

Avec l’essor des cafés-concerts puis des music-halls à partir des années 1860, le mot caveau perd progressivement son usage courant. Il subsiste toutefois comme référence historique majeure dans l’histoire de la chanson française et de ses formes collectives. Dans le cadre de ce chapitre, caveau relève à la fois de l’appellation de lieu et de l’argot savant des sociabilités chantées : un mot qui dit moins un décor précis qu’un esprit de réunion, de liberté et de parole partagée, à l’abri du regard public.


Estaminet

Le mot estaminet désigne un petit débit de boissons populaire, généralement modeste, où l’on vient boire, discuter et parfois chanter. Le terme apparaît en France dès les années 1600–1700, principalement dans le nord du pays (Flandre, Artois, Picardie), avant de s’étendre à Paris et à d’autres régions.

Son origine est généralement rattachée au flamand stamenei ou estaminée, désignant une pièce commune chauffée, où l’on se rassemble. L’estaminet est d’abord un lieu de sociabilité quotidienne, fréquenté par les artisans, ouvriers, soldats ou voyageurs, bien avant de devenir un espace associé au loisir chanté. Aux années 1700–1800, l’estaminet joue un rôle important dans la vie populaire : 

  • on y boit du vin, de la bière ou des alcools simples,
  • on y joue aux cartes ou aux jeux de table,   
  • on y échange des nouvelles, des opinions, parfois politiques,
  • et, très souvent, on y chante.

Contrairement au café-concert ou au cabaret organisé, l’estaminet n’a pas vocation première au spectacle. Le chant y est spontané, collectif, sans scène ni programme. C’est précisément cette liberté qui inquiète parfois les autorités. Au XIXᵉ siècle, la réglementation interdit officiellement tout concert dans un estaminet sans autorisation du préfet de police, preuve que ces lieux sont perçus comme des foyers potentiels d’expression sociale ou politique.

L'Estaminet Piton avant 1870. 1894. Lix, Frédéric (1830-1897). Illustrateur. Source : gallica.bnf.fr / BnF

Dans l’usage du XIXᵉ siècle, estaminet peut désigner : 

  • un petit cabaret de quartier,
  • un débit de boissons populaire sans prétention,
  • par extension, un lieu jugé simple, voire fruste, par opposition aux cafés élégants.

Le mot porte souvent une connotation chaleureuse et populaire, mais peut aussi être employé de manière légèrement péjorative par les milieux bourgeois pour désigner un lieu jugé bruyant ou peu distingué.

Avec la montée en puissance des cafés-concerts, des brasseries modernes et des salles de spectacle à partir des années 1860, l’estaminet perd progressivement son rôle central dans la vie festive urbaine. Il demeure cependant un maillon essentiel de l’histoire des lieux chantés, en tant que terre d’origine de nombreuses pratiques collectives : chanson à boire, refrains partagés, esprit de goguette.

Dans l’économie des appellations populaires, l’estaminet occupe une place charnière : ni salle de spectacle, ni simple bistrot, mais lieu de parole libre, de convivialité et de chant ordinaire — un creuset discret de la culture populaire.