Café-concert

Naissance, apogée et métamorphoses d’un loisir populaire

Vers 1760–1790 : des cafés chantants aux marges du spectacle Bien avant que le terme « café-concert » ne s’impose, Paris connaît déjà des lieux où l’on boit en écoutant chanter. À partir de la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle, notamment sur le boulevard du Temple, des cafés accueillent chanteurs, bateleurs et artistes de passage. Ces établissements ne sont pas encore des salles de spectacle au sens strict : on y vient d’abord pour consommer, discuter, passer le temps. Mais la présence régulière de musique et de voix chantées esquisse une autre manière de voir et d’entendre, plus directe, plus populaire, moins solennelle que celle des théâtres officiels.

Ces cafés chantants occupent une position intermédiaire : ni simples débits de boisson, ni véritables scènes reconnues. Cette ambiguïté fonde leur liberté… et annonce aussi les tensions à venir.

1791 : une liberté éphémère. La Révolution française bouleverse l’ordre établi. En 1791, l’abolition du monopole des théâtres permet l’ouverture de nombreuses salles de spectacle. Sous les arcades du Palais-Royal, des établissements mêlant boisson et musique se multiplient. Le Café d’Apollon figure parmi les premiers lieux que l’on peut qualifier de véritables cafés-concerts.
Cette liberté nouvelle suscite un foisonnement rapide, mais elle reste fragile.

1807 : retour à l’ordre Sous l’Empire, le rétablissement des théâtres à privilèges met brutalement fin à l’expansion spontanée du caf’conc’. Donner un spectacle dans un estaminet devient interdit sans autorisation préalable du préfet de Police. Entre 1807 et 1849, seuls quelques établissements parviennent à accueillir régulièrement des concerts.
D’autres contournent les règles, organisant ponctuellement des spectacles lyriques dans une semi-clandestinité tolérée. Le café-concert survit, mais reste sous surveillance constante.

1848–1859 : une liberté surveillée. La révolution de février 1848 rouvre brièvement le champ des possibles. Mais l’ordonnance du 17 novembre 1849 rétablit rapidement le contrôle administratif. Le développement du café-concert se fait désormais de manière encadrée : entre 1849 et 1859, seules vingt-deux autorisations sont accordées à Paris.
La réglementation s’étend également au colportage des chansons afin de limiter la diffusion des textes sociaux ou politiques. La censure réapparaît. Le phénomène progresse, mais lentement, dans un cadre strictement contrôlé.

Recueil. Café-concert, France. Documents iconographiques. 1849-1936. Un Café-Concert, composé et dessiné par Belin, gravé par Coste. Vers 1850 Source gallica.bnf.fr / BnF

Mars 1847 : une querelle fondatrice. Un incident survenu au café-concert des Ambassadeurs marque un tournant décisif. Des auteurs refusent de payer leurs consommations, estimant qu’ils ne doivent rien puisque leurs œuvres sont utilisées sans rémunération. De ce conflit naît la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM) en 1851.
Cet épisode fondateur inscrit durablement le café-concert dans l’histoire des droits d’auteur et de la reconnaissance du travail artistique dans les lieux de spectacle populaire.

1860–1864 : l’essor des grandes salles. Le début des années 1860 voit apparaître de nouveaux établissements construits spécifiquement pour le café-concert. L’Alcazar d’été ouvre en 1860, bientôt suivi par l’Eldorado, la Scala ou l’Horloge, tous situés sur les nouveaux boulevards ouverts par le baron Haussmann.
En 1864, l’abolition définitive des privilèges des théâtres libère enfin le café-concert. Il sort de l’ombre, quitte la tutelle des directeurs de théâtre et passe sous celle des autorités de police.

Un café-concert à Londres. Dessin de Godefroy Durand. 1871 Godefroy Durand (1832-1896), était un illustrateur et dessinateur français d'origine allemande, qui a travaillé en France et en Grande-Bretagne. Il a notamment travaillé pour L'Univers illustré, L'Illustration et, à partir de 1869, pour The Graphic. Il a exposé à la Royal Society of British Artists en 1873.

1864–1896 : l’âge d’or. C’est l’apogée du café-concert. Selon Géo I. Snell, le Café-concert du Géant, boulevard du Temple, constitue le prototype du café-chantant tel qu’on l’entend alors. L’administration assouplit progressivement les règles. En 1867, Camille Doucet autorise costumes, travestissements, intermèdes de danse et d’acrobatie.
Paris devient le modèle européen du divertissement populaire. Le café-concert se diffuse dans toute la France. Chanteurs, auteurs, illustrateurs s’emparent du genre. En 1893, André Marty publie Le Café Concert, album réunissant Ibels, Toulouse-Lautrec et Georges Montorgueil, témoignage visuel et artistique de cet âge d’or.

1896–1914 : mutation plutôt que déclin. À partir de 1896, un nouveau concurrent s’impose : le cinéma. De nombreuses salles de café-concert ou de music-hall se transforment en salles obscures. Le public découvre les films, les actualités, la magie du mouvement.
Le passage n’est pas brutal. Les projections muettes sont souvent accompagnées d’orchestres. Il s’agit moins d’un effondrement que d’une lente transformation. Le music-hall, porté par l’influence anglo-saxonne, permet à certains établissements de résister. La censure s’allège progressivement : quotidienne, elle devient hebdomadaire, puis disparaît en 1906.


Le monde comique. 2e série. N°6 (vers 1871–1872) Dans les coulisses, par Dranier « Sur la rive droite, on appelle ça Café-Concert, et sur la rive gauche, Beuglant. Dans ces établissements, moyennant une rétribution honnête, on avale : grogs et ‘solos de piston’, bocks et duos bouffes, fumée de pipe, conversations épicées, etc.., etc. On y fait de tout, excepté de la musique. La mère y conduit sa fille, mais pas sans danger. »

Héritage : Le café-concert marque l’émergence d’une culture populaire moderne. Il est à l’origine de la chanson française, du music-hall et, indirectement, du cinéma. Les parcours d’artistes comme ceux des salles montrent une filiation évidente : du caf’conc’ au music-hall, du music-hall au cinéma.
Ces lieux ont jeté les bases de la culture de masse du XXᵉ siècle : starisation, diffusion par la presse, puis par la TSF et le cinéma. Une culture vivante et mouvante, née d’un verre posé sur une table et d’une chanson lancée à la cantonade.

Duo d’Amour au Café-Concert. Paris Illustré – 1er aout 1886 4ème année / n° 50

‘La salle d’un théâtre et la salle d’un Café-Concert ont une odeur et un cachet tout particulier. La première sent plutôt bon ; il s’y trouve un mélange de parfum d’orange épluchée, de gaz, d’essences répandues sur les mouchoirs et les cheveux des dames, qui, surchauffé par la température écrasante du théâtre, devient agréable et troublant. Au Café-Concert, on ne mange pas d’oranges, on boit de la bière et des grogs, et, comme il est permis de fumer, l’air saturé de relents canailles est irrespirable ; de plus, les brouillards qu’occasionnent les cigarettes et les pipes, sont une sorte de collyre agaçants les yeux. On respire et on y voit mal. Ajoutons à cela une musique forcenée, faite de refrains toqués, jouée par un orchestre vulgaire, chantée par des sujets qui se complaisent à pousser des cris d’hystérique, à mimer des gestes d’ivrogne, et vous verrez que le Café-Concert est la féerie du laid, de l’obscène et du grotesque.’ 

Paris Illustré – 1er aout 1886. 4ème année / n° 50. Le Café-Concert

Le café-concert. Graveur : Théo Van Rysselbergue. Éditeur : Ambroise Vollard. Imprimeur : Auguste Clot. En 1896. Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris


Le café-concert. Vers 1905–1915 Jules Pascin. Source : gallica.bnf.fr / BnF


Un Café Concert, composé et dessiné par Belin, gravé par Coste. Vers 1850


A travers les Cafés-Concerts, par F. Bach (1881)


Henri-Gabriel Ibels - Répétition aux Folies-Bergère. 1893


Salle de concert du café en France, 1865, par Paul Gustave Dore' (1832-1883).


Paris. Le Concert des Champs-Élysées. (1874)


L’assiette au buerre. Genre anglais. Henri Gabriel IBELS (1867-1936) Les Sisters Machinson’s


Un Café Concert aux Champs-Élysées. Dessin de Maurice Eliot. 1884


Quadrille des Demi-Vierges. Ferdinand Bac. 1896


Paris Chantant. SE TROUVE ICI.


Le Café́-concert... / illustration de J.-L. Forain ; gravée sur bois par Florian et imprimée en chromotypographie. 189.. (Fin des années 1890.) Forain, Jean-Louis (1852-1931). Illustrateur. Source gallica.bnf.fr / BnF