Café-chantant

Vers 1760–1820, apparaissent à Paris et dans les grandes villes françaises des établissements où l’on vient avant tout boire… mais aussi écouter. Dans ces cafés, dits chantants, quelques chanteurs se produisent sur de modestes estrades, parfois de simples tréteaux, face à un public installé à des tables. On n’y paie pas d’entrée : la consommation fait office de billet. Le spectacle est inclus dans l’acte de boire.

Ces lieux se développent dans un contexte de forte sociabilité urbaine. La chanson y occupe une place centrale, souvent interprétée sans décor ni mise en scène élaborée. L’artiste se présente seul, en costume de ville, et chante face à un public proche, parfois bruyant, parfois attentif. Le café-chantant n’est pas encore un lieu de spectacle au sens institutionnel, mais un espace de rencontre où la parole chantée circule librement.

Entre 1791 et 1807, l’abolition temporaire des privilèges théâtraux favorise l’essor de ces établissements. La frontière entre café, cabaret et salle de spectacle reste floue. Cependant, sous l’Empire, le rétablissement d’une réglementation stricte freine leur développement. Les cafés-chantants subsistent, mais dans un cadre surveillé, soumis à l’autorisation de la police et à la censure des chansons jugées politiques ou sociales.

Intérieur d'un Café chantant (dessin). 1820. Source gallica.bnf.fr / BnF

De 1830 à 1860, les cafés-chantants se multiplient et se structurent progressivement. Le chant devient l’attraction principale, annoncée parfois dès l’enseigne. Certains établissements acquièrent une réputation solide et attirent une clientèle fidèle : militaires en garnison, étudiants, employés, mais aussi une jeunesse élégante en quête de nouveauté. Le public ne vient plus seulement pour boire, mais pour entendre des voix, découvrir des refrains, suivre des interprètes.

C’est dans ces lieux que se forge une culture de la chanson populaire urbaine. Les refrains circulent, se colportent, se transforment. Le café-chantant devient un laboratoire vivant de la chanson française, où se dessinent les premières figures d’artistes reconnus. Peu à peu, la simple prestation chantée appelle des formes plus élaborées : accompagnement musical, numéros successifs, organisation du programme.

À partir des années 1860, le café-chantant cède progressivement la place au café-concert, plus structuré, puis au music-hall. Le terme même de café-chantant tend à disparaître, absorbé par des appellations nouvelles qui traduisent une professionnalisation du spectacle. Pourtant, l’esprit demeure : proximité entre l’artiste et le public, importance de la chanson, mélange de quotidien et de représentation.

Gravure, vers 1880–1890.
Le terme russe « кафешантан » reprend directement l’appellation française café-chantant, désignant un établissement où le public consomme tout en assistant à des prestations chantées. Source : gallica.bnf.fr / BnF.

Dans la mémoire collective, le café-chantant reste associé à une image vive et populaire. Georges Simenon en évoque encore l’atmosphère dans Le Fou de Bergerac en 1932, rappelant ces établissements « à la mode de Paris », fréquentés par officiers et élégants, où la chanson faisait partie du décor urbain.

Le café-chantant apparaît ainsi comme une forme fondatrice. À la croisée du café, du cabaret et du spectacle, il constitue l’une des premières expressions modernes d’un loisir chanté accessible, annonçant toute une lignée de lieux et de pratiques qui marqueront durablement l’histoire du spectacle populaire.

‘Au temps des cafés chantants ! Il la voyait très bien, sur les petits tréteaux de ces sortes d’établissements à la mode de Paris, fréquentés par tous les gommeux et les officiers de la ville…’ Georges Simenon, Le fou de Bergerac, Fayard, 1932.


Premier café chantant établi aux Champs-Élysées

Pendant la Révolution, l’abolition du monopole des théâtres permet à partir de 1791 l’ouverture de nombreuses salles de spectacle, notamment sous les arcades du Palais-Royal. Ainsi, le Café d’Apollon est l’un des premiers cafés concerts. Mais cette liberté ne dure pas puisqu’en 1807 sous l'Empire, le rétablissement des théâtres de privilèges marque un arrêt au développement sauvage et spontané de caf’-conc’.

Premier café chantant établi aux Champs-Élysées, avec chanteurs et chanteuses comiques. (dessin). 1789. Source gallica.bnf.fr / BnF