
Du lieu de boisson au lieu de création satirique
Vers 1400–1500 : le cabaret comme lieu de boisson
Le mot cabaret apparaît dans la langue française à la fin du Moyen Âge. Il désigne d’abord un lieu où l’on sert à boire et à manger, souvent de façon simple. Le cabaret n’est pas encore un lieu de spectacle, mais un espace de sociabilité populaire, fréquenté par des artisans, des ouvriers, des voyageurs et des habitués du quartier. On y parle, on y chante parfois, on y échange des nouvelles. La parole y circule librement, ce qui en fait un lieu régulièrement surveillé par les autorités.

Cabaret Ramponneau : ancêtre du XVIIIe siècle
des guinguettes à succès
1600–1750 : un espace de parole et de chansons
À partir des années 1600, le cabaret devient un lieu privilégié pour la chanson, la satire et l’improvisation orale. On y chante des couplets souvent politiques ou grivois, transmis de bouche à oreille. Ces pratiques restent informelles, sans scène ni programme organisé. Le cabaret se distingue alors du théâtre officiel par son absence de décorum et par la proximité entre ceux qui parlent, chantent et écoutent. Il devient un espace essentiel de la culture populaire urbaine.

Scène de cabaret, école flamande, vers 1640–1660.
Dans ces tavernes du nord de l’Europe, le cabaret est à la fois lieu de boisson, de sociabilité et parfois de soins improvisés. Entre excès d’alcool, jeux et petites querelles, les peintres de genre saisissent avec humour la vie populaire. Ces images, souvent satiriques, témoignent d’un espace social où se mêlent travail, ivresse et médecine rudimentaire.
1750–1830 : entre convivialité et méfiance des pouvoirs
Dans la seconde moitié des années 1700 et au début des années 1800, les cabarets sont nombreux à Paris et en province. Certains accueillent régulièrement des chanteurs amateurs ou semi-professionnels. Les autorités s’en méfient, car ces lieux favorisent la circulation des idées et des chansons politiques. Après 1807, avec le retour des théâtres à privilèges, le cabaret reste autorisé comme lieu de boisson, mais toute forme de spectacle y est strictement encadrée, voire interdite sans autorisation.
1830–1870 : naissance du cabaret artistique
À partir des années 1830, une transformation progressive s’opère. Certains cabarets commencent à accueillir des réunions plus structurées d’artistes, de chansonniers, de poètes et de dessinateurs. Le cabaret devient alors un lieu de création, souvent marginal, à l’écart des grandes salles officielles. On y cultive l’esprit de groupe, la satire sociale, l’ironie et parfois la provocation. Le public est restreint, complice, et l’écoute attentive. Le cabaret n’est plus seulement un lieu où l’on consomme, mais un lieu où l’on expérimente.

Cabaret de la Bohème. Paris
1880–1914 : l’âge d’or du cabaret parisien
Les années 1880 marquent l’apogée du cabaret artistique. À Paris, notamment à Montmartre et sur la rive gauche, des établissements emblématiques voient le jour. Le cabaret devient un laboratoire d’idées, de formes et de styles. On y mêle chanson, poésie, monologue, dessin projeté, ombres, parfois théâtre court. Le décor est souvent volontairement simple ou symbolique. Contrairement au café-concert ou au music-hall, le cabaret privilégie l’écoute, le texte et l’esprit plutôt que le spectaculaire.

Cabaret du Chat Noir – Première projection d’ombres de “L’Épopée”, 1886.
Le Chat Noir, à Montmartre, devient un haut lieu du cabaret artistique grâce aux spectacles d’ombres de Caran d’Ache.
Source : BnF / Musée Carnavalet.
1914–1939 : transformations et survivances
La Première Guerre mondiale interrompt brutalement cette effervescence. Dans l’entre-deux-guerres, certains cabarets renaissent, mais le paysage des loisirs a changé. Le cinéma, la radio et les grandes salles attirent un public plus large. Le cabaret conserve toutefois une place singulière, souvent engagée, parfois politique, parfois littéraire. Il devient un lieu d’expression pour des artistes qui ne trouvent pas leur place ailleurs.

Le Cabaret du Ciel était un cabaret renommé du quartier de Montmartre à Paris. Précurseur des restaurants à thème modernes , il proposait un univers inspiré des concepts célestes et de l'au-delà, au Paradis . Il était situé à la même adresse, au 53 boulevard de Clichy , que le Cabaret de l’Enfer.
1945–1970 : renouveau et chanson d’auteur
Après 1945, le cabaret connaît un nouveau souffle, notamment comme lieu de la chanson dite « à texte ». De nombreux auteurs-compositeurs-interprètes y font leurs débuts. Le cabaret devient un espace d’intimité, où la parole prime sur la mise en scène. Il joue un rôle important dans l’émergence de nouvelles voix, souvent critiques, poétiques ou engagées.

Sortir dans les cabarets à Montréal (1940-1960) Bibliothèque et Archives Canada. e005477036.
Depuis 1970 : héritages et réinventions
À partir des années 1970, le cabaret traditionnel décline, mais son esprit perdure. Des lieux alternatifs, des scènes ouvertes, des cafés-théâtres et des espaces hybrides s’inscrivent dans cette continuité. Le cabaret demeure une référence culturelle forte, associée à la liberté d’expression, à la proximité avec le public et à la primauté du texte et de la parole.