Goguette

Sociétés chantantes et convivialité populaire

1200–1400 : un mot avant le lieu
Le mot goguette apparaît dès les années 1200 avec le sens général de « propos joyeux ». Il ne désigne alors ni un lieu ni une institution, mais un état d’esprit : celui de la parole libre, de la joie partagée et du plaisir d’être ensemble.
Dans la seconde moitié des années 1400, le terme s’enrichit d’acceptions plus concrètes : « se régaler », « être de joyeuse humeur », parfois « faire ripaille » ou « se livrer aux plaisirs ». La goguette appartient pleinement au vocabulaire de la convivialité et de la fête.

À Paris en 1729, le poète Pierre Gallet, à droite, avec les premiers convives du Caveau, ancêtre de toutes les goguettes.

1400–1600 : une famille de mots joyeux
Le terme goguette se fixe progressivement au cours des années 1400, dérivé de l’ancien français gogue, évoquant la liesse et l’exubérance. Il s’inscrit dans une large famille de mots expressifs : goguenard attesté dès les années 1200, gogaille en 1564, goguenarder et goguenardie au début des années 1500, puis goguenarderie en 1872.
Tous renvoient à une attitude joyeuse, volontiers moqueuse, parfois irrévérencieuse. À ce stade, la goguette ne désigne toujours pas une structure organisée, mais une manière d’être ensemble par le rire, le chant et la liberté de ton.

La goguette des Joyeux, à Belleville, en 1844, vue par Daumier.

1500–1800 : survivances et usages populaires
Cette origine linguistique se retrouve durablement dans des expressions encore en usage aujourd’hui. « Être en goguette » signifiait à l’origine « faire ripaille » au cours des années 1400, avant d’évoluer vers le sens plus large d’« être d’humeur enjouée ». « Partir en goguette » suggère quant à elle une escapade festive, parfois désordonnée.
Peu à peu, le mot se stabilise autour de trois réalités complémentaires : un repas joyeux et libre, une société chantante se réunissant régulièrement, et le cabaret ou le café où se tiennent ces réunions.

Les Anglais en Goguette ou Partie Carrée. Saint-Fal del. ; Alix sculp.. 1815. Alix, Pierre-Michel (1762-1817). Graveur. Source gallica.bnf.fr / BnF.

1814–1830 : naissance des sociétés chantantes
Les goguettes, entendues comme sociétés chantantes structurées, connaissent un véritable essor à partir du début des années 1800, particulièrement sous la Restauration, entre 1814 et 1830. À Paris comme en province, elles se multiplient et touchent un public majoritairement populaire : ouvriers, artisans, employés, hommes et femmes.
Ces réunions offrent un espace de détente et de convivialité, mais aussi, parfois, un lieu d’expression sociale et politique par le biais de la chanson.

Une goguette en 1826.

1820–1850 : pratiques et sociabilité
Les goguettiers se réunissent régulièrement, le plus souvent le dimanche, dans des cabarets, des arrière-salles de cafés ou des établissements modestes. On y chante sur des airs connus, auxquels on adapte de nouvelles paroles, souvent humoristiques, satiriques ou engagées.
La création est collective, orale, et s’inscrit davantage dans le partage que dans la représentation. La goguette est à la fois un lieu de sociabilité, de création et de transmission.

Trois Goguettiers, vus par Vivant Beaucé en 1841.

1840–1860 : apogée d’un phénomène populaire
L’apogée des goguettes se situe autour du milieu des années 1800. On en dénombre alors plusieurs centaines à Paris, et de nombreuses autres dans les grandes villes de province.
Elles jouent un rôle essentiel dans la diffusion de la chanson populaire et contribuent à l’émergence de nombreux auteurs, compositeurs et interprètes, parfois anonymes, parfois appelés à une notoriété plus large.

Une goguette en 1844 vue par Daumier.

1840–1880 : goguettes et traditions carnavalesques
Les goguettes entretiennent des liens étroits avec les traditions du Carnaval. Lors de ces fêtes, les goguettiers rejoignent naturellement les cortèges et en constituent souvent l’ossature chantante et organisationnelle.
À Dunkerque, l’air emblématique du Carnaval trouve ainsi son origine dans une chanson de goguette ancienne. Il reprend l’air et une partie des paroles de Bon voyage, Monsieur Dumollet, chanson de Désaugiers, longtemps chantée dans ces sociétés.

Une goguette sous une treille en 1844.

1885–1940 : l’ère des sociétés bigophoniques
À partir de 1885, une nouvelle évolution marque l’histoire des goguettes : l’apparition des sociétés bigophoniques. De nombreuses goguettes s’équipent alors de bigophones et se constituent en formations musicales organisées.
En 1898, Paris compte environ 400 sociétés bigophoniques réunissant au minimum vingt exécutants chacune, soit plus de 8 000 goguettiers bigophonistes. Le phénomène se diffuse dans toute la France et perdure au moins jusqu’au début des années 1940. Dès 1895, on recense également des sociétés bigophoniques à l’étranger, notamment en Australie, au Brésil et jusqu’aux îles Carolines.

Le goguettier prêchant un avenir heureux vu par Daumier en 1845.

1890–1920 : déclin et confusion des termes
À la fin des années 1800 et au début des années 1900, les goguettes connaissent un déclin progressif. L’essor des cafés-concerts, puis des music-halls, transforme profondément les pratiques de divertissement populaire.
Le terme goguette tombe peu à peu en désuétude et se trouve souvent confondu, à tort, avec celui de guinguette, qui renvoie pourtant à une réalité différente.

Dessin d’Henri Emy illustrant une soirée organisée par la goguette féminine parisienne des Gais Pipeaux en 1845.

1900–aujourd’hui : survivances et héritages
Si la forme traditionnelle des goguettes disparaît en grande partie, leur esprit ne s’éteint pas pour autant. Le plaisir de chanter ensemble, de détourner des airs connus et de commenter l’actualité par l’humour et la satire subsiste sous d’autres formes : scènes ouvertes, repas chantants, collectifs artistiques contemporains.

Une goguette en 1849.

Un exemple souvent cité est le groupe Les Goguettes (en trio mais à quatre), qui adapte des chansons populaires avec des paroles satiriques portant sur l’actualité politique et sociale. Leur succès témoigne de la persistance d’un attachement à cet esprit de la goguette, mêlant convivialité, humour et regard critique.

En novembre 1852. L'Hirondelle lyrique, Écho des goguettes est en dépôt dans toutes les goguettes.

On estime aujourd’hui que plus de 1 200 goguettes ont existé, leurs noms étant recensés dans différentes sources. Une goguette pouvait se présenter sous de multiples appellations : dîner chantant, société chantante, société bachique et chantante, société chansonnière, société lyrique, société lyrique et littéraire, société dramatico-lyrique, société des Amis-Réunis, société poétique, Caveau ou cercle musical et dramatique.
Cette diversité de noms reflète la richesse et la souplesse d’un modèle fondé avant tout sur le plaisir d’être ensemble et de chanter.

Groupe de goguettiers parisiens et leurs épouses à Pomponne-les-Bois le 20 août 1876.


Naissance d'une goguette parisienne consacrée à la poésie annoncée par Le Courrier français, 4 janvier 1906.