
Chanter ensemble, jouer ensemble, faire foule
1885–1890 : naissance d’un phénomène populaire
À partir des années 1885, un nouvel objet sonore envahit les fêtes, les défilés et les réunions chantantes : le bigophone. Instrument simple, bon marché, souvent fabriqué en carton ou en métal léger, il permet à chacun de produire un son sans apprentissage musical.
Très vite, des groupes se constituent autour de cet instrument accessible. Les sociétés bigophoniques naissent dans le prolongement direct des goguettes, dont elles reprennent l’esprit collectif, la convivialité et le goût pour la chanson détournée.
1890–1900 : structuration des sociétés
Dans les années 1890, les sociétés bigophoniques se multiplient rapidement. Elles adoptent une organisation formelle : statuts, présidents, chefs de musique, répétitions régulières.
En 1898, Paris compte environ 400 sociétés bigophoniques réunissant chacune au minimum vingt exécutants, soit plus de 8 000 bigophonistes. Le phénomène dépasse largement la capitale et s’implante dans de nombreuses villes de province.
1895–1910 : expansion nationale et internationale
Dès 1895, les sociétés bigophoniques franchissent les frontières. On en recense en Belgique, en Suisse, mais aussi plus loin : en Australie, au Brésil ou jusqu’aux îles Carolines.
Ces formations participent aux fêtes locales, aux carnavals, aux kermesses, aux retraites aux flambeaux et aux manifestations populaires. Le bigophone devient un instrument de la rue, de la foule et du rire, parfaitement adapté aux défilés et aux rassemblements en plein air.
1900–1914 : âge d’or des bigophonistes
Au tournant des années 1900, les sociétés bigophoniques atteignent leur apogée. Elles défilent en uniforme, arborent bannières et insignes, et jouent des airs connus, souvent accompagnés de chants collectifs.
La pratique est volontairement joyeuse, parfois volontairement bruyante, et assume une part de dérision. Le sérieux de l’orchestre classique est ici remplacé par une musique de fête, accessible à tous, où l’essentiel est d’être ensemble.
1914–1940 : résistance et transformation
La Première Guerre mondiale marque un ralentissement, sans toutefois faire disparaître les sociétés bigophoniques. Entre les deux guerres, elles continuent d’animer fêtes communales, bals populaires et événements associatifs.
Leur présence reste forte jusqu’au début des années 1940, avant que l’évolution des pratiques musicales, la montée des orchestres amplifiés et les bouleversements sociaux n’entraînent leur déclin progressif.
Après 1945 : disparition progressive
Après la Seconde Guerre mondiale, les sociétés bigophoniques disparaissent peu à peu du paysage festif. Le bigophone devient un objet du passé, parfois relégué au rang de curiosité ou de souvenir d’enfance.
La fête populaire se transforme, s’électrifie, se professionnalise. Le temps des grandes formations bigophoniques touche à sa fin.
Les sociétés bigophoniques occupent une place singulière dans l’histoire des fêtes populaires. Héritières des goguettes, parentes des fanfares et cousines des sociétés carnavalesques, elles incarnent une forme de musique collective fondée sur la participation plutôt que sur la virtuosité.
Elles rappellent qu’avant d’être un spectacle à regarder, la musique fut longtemps une pratique à partager, bruyante, joyeuse et profondément sociale. Un art de faire foule, en somme, avec beaucoup de souffle… et un solide sens de l’autodérision.