
Vers 1830–1850 : les tournées existent déjà, mais elles sont lentes et incertaines. Les troupes voyagent encore en diligence ou en bateau fluvial. On joue quelques soirs dans une ville, puis l’on repart. Les décors sont sommaires, souvent adaptés aux théâtres locaux. La circulation des œuvres reste limitée, et chaque région conserve une forte identité artistique.
Vers 1850–1870 : le chemin de fer transforme la donne. Le rail relie Paris aux grandes villes françaises et européennes. Les tournées deviennent plus régulières, plus ambitieuses. Les décors sont désormais démontables et numérotés. Les malles de costumes suivent en wagon. Le théâtre entre dans une ère moderne : il peut voyager vite, loin, et souvent.
Vers 1870–1890 : c’est l’organisation. Après la guerre de 1870, la vie théâtrale reprend avec vigueur. Les directeurs parisiens comprennent qu’un succès ne doit pas rester confiné aux boulevards. Une pièce créée à Paris, au Théâtre du Vaudeville, au Gymnase, à la Porte-Saint-Martin, peut être exploitée en province. Des « directeurs de tournée » apparaissent. Ils organisent des circuits : Lyon, Bordeaux, Marseille, Lille, Toulouse, parfois Bruxelles ou Genève. On reste trois à huit jours par ville, selon les recettes.
Vers 1890–1914 : c’est l’âge d’or des tournées. Le système est rodé. Une pièce triomphe à Paris, puis l’affiche annonce : « Tournée du grand succès ». Le nom du théâtre parisien devient un label. Le public provincial veut voir « le vrai succès de la capitale ». Deux modèles coexistent : la tournée avec la vedette originale – argument irrésistible – ou la tournée avec une distribution adaptée. Les contrats précisent le partage des recettes, le transport, l’hébergement. La presse locale chronique l’événement. Les notables occupent les loges. Le spectacle devient une affaire nationale.
Dans ces années-là, la tournée est une véritable industrie. Elle fait travailler agents, imprimeurs, costumiers, machinistes, hôteliers. Le train est son allié discret. Grâce aux rails, un même texte peut être joué à quelques jours d’intervalle dans des villes différentes. Le théâtre circule comme une rumeur vivante.
1914 : la guerre interrompt brutalement ce mouvement. Les tournées se raréfient, les troupes se dispersent. Après 1918, elles reprendront, mais dans un paysage transformé par le cinéma et de nouveaux modes de divertissement.
Entre 1850 et 1914, les tournées théâtrales auront ainsi relié la province à la capitale, exporté les succès parisiens, et donné au spectacle une dimension nationale. Le rideau ne se levait plus seulement sur une scène fixe : il voyageait. Et avec lui, tout un monde.

Voltaire disait souvent qu’il serait fort utile que les bons acteurs de Paris allassent tous les ans inspirer le bon goût en province. Le goût doit être bien épuré dans les théâtres de nos départements et de l’étranger, car depuis dix ans on ne voit que nos acteurs en ‘mallepostes’et nos danseuses en paquebot.
Petit dictionnaire des coulisses Publié par Jacques-le-souffleur ‘se vend dans tous les théâtres’ - Paris 1835
Il y a déjà longtemps que les acteurs en renom des principaux théâtres de Paris ont pris l’habitude de se faire accorder chaque année un congé d’un mois ou deux, non pour se reposer, comme on pourrait le croire, mais pour aller se joindre à certaines troupes de province et donner des représentations qui eux sont généralement très fructueuses. Ils font ainsi des tournées, pendant lesquelles ils parcourent un plus ou moins grand nombre de villes. On voit aussi maintenant des troupes s’organiser spécialement à Paris pour aller exploiter en province exclusivement une grande pièce à succès, dont l’auteur leur confie l’interprétation à l’exclusion de toute antre. Ces troupes font d’immenses tournées avec cet ouvrage et se dissolvent ensuite, après avoir mine les pauvres directeurs de province qui n’ont même plus la ressource de pouvoir jouer les nouveautés en vogue.
Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent. Paris 1885. Librairie de Firmin-Didot et Cie
La Tournée Brasseur apparaît dans les dernières décennies des années 1800 comme l’un des circuits associés au nom d’une dynastie théâtrale bien identifiée : les Brasseur, acteurs comiques solidement installés dans le répertoire du vaudeville et de la comédie. Le patronyme renvoie notamment à Charles Brasseur, figure populaire du théâtre parisien, dont la notoriété sert de levier commercial. Dans l’économie du spectacle de l’époque, l’exploitation d’un nom reconnu constitue un argument majeur : affiches et programmes mettent en avant « Brasseur » comme gage de succès, même lorsque l’artiste lui-même n’est pas présent à toutes les dates.
La Tournée Brasseur semble fonctionner comme une tournée d’acteur-directeur :
le nom garantit la qualité artistique, la troupe assure la continuité, et le répertoire repose sur des pièces éprouvées à Paris, comédies légères, vaudevilles, parfois créations récentes déjà consacrées par la capitale. Les villes de province accueillent ces représentations dans leurs théâtres municipaux ou salles à l’italienne. La mention « Tournée Brasseur » sur les affiches constitue un repère pour le public, comparable à une marque. Elle suggère un style : jeu enlevé, comique de situation, personnages hauts en couleur.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Comme pour d’autres circuits de la même période, la documentation conservée reste parcellaire. On retrouve le nom dans des programmes isolés, des coupures de presse ou des affiches lithographiées, mais il est difficile de reconstituer un itinéraire exhaustif ou une organisation administrative stable. La Tournée Brasseur semble avoir évolué au gré des saisons et des engagements. Ce qui demeure tangible, en revanche, c’est l’impact symbolique du nom :
dans un paysage théâtral très concurrentiel, « Brasseur » fonctionne comme une signature, un gage de comédie populaire de qualité.
La Tournée Brasseur illustre ainsi la manière dont, à la fin des années 1800, un nom d’acteur peut devenir un véritable label itinérant, structurant à lui seul une partie de la diffusion théâtrale en province.
1893 : au Théâtre du Vaudeville, Madame Sans-Gêne triomphe. Sous la plume alerte de Victorien Sardou et Émile Moreau, l’ancienne blanchisseuse Catherine Hubscher devenue duchesse sous l’Empire conquiert Paris par son franc-parler et son énergie. Le public applaudit, la presse s’enthousiasme : le succès est lancé.
Et très vite, l’affiche change de formule : « Tournée du grand succès du Théâtre du Vaudeville ». Les décors sont démontés, les costumes pliés, les malles chargées dans les wagons. Lyon, Bordeaux, Marseille, Bruxelles… chaque ville veut voir la pièce dont la capitale parle. La mention du Théâtre du Vaudeville agit comme un sceau : on vient voir le vrai succès parisien. Le soir de la première en province, l’événement est mondain. Les salons napoléoniens renaissent sous les lustres locaux, et Catherine, duchesse sans façons, fait rire et applaudir de nouveau. À chaque étape, la pièce rencontre un public différent, mais garde sa vigueur.
À la fin du 19e siècle, le théâtre voyage ainsi par le rail. Le succès ne s’arrête pas aux boulevards : il circule, s’adapte, se partage. Madame Sans-Gêne n’est plus seulement une création parisienne ; elle devient une aventure itinérante. Et le rideau se lève ailleurs, mais l’écho reste le même.

Tournée du grand succès du théâtre du Vaudeville. Prochainement. Madame Sans-Gène. Pièce nouvelle en 4 Actes dont 1 Prologue de M.M. Victorien Sardou & E.Moreau L’affiche du jour donnera les détails Anonyme , Dessinateur Imprimerie Charles Verneau , Imprimeur Après 1893 Musée Carnavalet, Histoire de Paris
Frédéric Achard : l’art de faire voyager le vaudeville
Vers 1890–1910 : le théâtre voyage. Et derrière ce mouvement, il y a des hommes dont le nom s’imprime en haut des affiches. Frédéric Achard est l’un de ces tourneurs. Son rôle n’est pas d’écrire ni de jouer. Il organise. Il négocie. Il transporte. Il transforme un succès parisien en événement provincial. L’affiche annonce : « Tournée Frédéric Achard ». C’est une promesse.
Le spectacle présenté, Family Hotel (Pension de famille), avec La Chambre n°19, vaudeville en trois actes, appartient à un genre idéal pour la tournée : décors légers, quiproquos rapides, comique accessible. On monte le décor, on joue quelques soirs, puis le train emporte la troupe vers une autre ville.
À cette époque, le rail relie Paris aux théâtres municipaux de province. Les malles suivent, les affiches précèdent parfois les artistes. Le public local découvre ainsi « le succès de la capitale ». Frédéric Achard incarne cette économie itinérante du spectacle. Il ne monte pas sur scène, mais sans lui, le rideau ne se lèverait pas ailleurs. Avant que le public n’applaudisse, quelqu’un a organisé le voyage.

Vers 1900 : affiche de la Tournée Frédéric Achard annonçant le vaudeville La Chambre n°19 (Family Hotel – Pension de famille), imprimée à Paris par L. Pétron. Témoignage de l’âge d’or des tournées théâtrales de la Belle Époque.
La Tournée Gémier est indissociable de la personnalité de Firmin Gémier (1869–1933), figure majeure du théâtre populaire du début des années 1900. Acteur, metteur en scène et directeur, Gémier défend une idée ambitieuse : porter le théâtre au public, partout. Ses tournées ne relèvent pas seulement d’une exploitation commerciale, mais d’un véritable projet artistique et social.
Gémier organise de nombreuses tournées en province avec un répertoire exigeant, mêlant drame, théâtre contemporain et grandes œuvres du répertoire. Il s’éloigne du vaudeville dominant pour proposer un théâtre plus engagé et plus accessible. Son initiative la plus emblématique reste le Théâtre National Ambulant, créé dans les années 1910 : une structure itinérante sous chapiteau, pensée pour amener le théâtre dans les villes dépourvues de salle adaptée. Ce dispositif marque une étape importante dans l’histoire de la décentralisation théâtrale.
Les affiches de la Tournée Gémier mettent en avant son nom en tant que directeur artistique. Le public vient autant pour l’œuvre que pour la signature. Ces tournées annoncent, d’une certaine manière, les futurs théâtres nationaux populaires du 20e siècle. L’idée d’un théâtre au service du public, hors des seuls circuits parisiens, trouve ici une formulation concrète. La Tournée Gémier ne se limite donc pas à une simple circulation de spectacles : elle participe à une transformation profonde de la conception même du théâtre en France.

Firmin Gémier ( prononciation française (1869–1933) était un acteur et metteur en scène français. Il est surtout connu à l’international pour avoir créé le rôle du Père Ubu dans la pièce d’Alfred Jarry, Ubu Roi . Il est considéré comme le principal architecte du mouvement du théâtre populaire en France.
La Tournée Judic est liée à la carrière d’Anna Judic (1849–1911), l’une des grandes figures de l’opérette et du théâtre musical à la fin des années 1800. Vedette des Folies-Dramatiques, Anna Judic s’impose à Paris par son tempérament vif, son élégance scénique et son sens du comique. Son nom devient rapidement un argument publicitaire majeur, au point que les affiches de province mentionnent en tête : « Tournée Judic ».
La tournée exploite principalement des opérettes et comédies musicales à succès, souvent issues du répertoire parisien. Les œuvres d’Charles Lecocq ou d’Jacques Offenbach figurent parmi les titres fréquemment associés à son nom. Contrairement aux tournées purement typographiques, la Tournée Judic bénéficie d’une forte dimension iconographique : portraits photographiques diffusés en cartes postales, affiches illustrées, programmes ornés de son effigie. Le public provincial vient voir une vedette identifiée, déjà consacrée par la capitale.
La mention « Tournée Judic » fonctionne comme un label personnel. Elle signale la présence effective de l’artiste, et non simplement l’exploitation d’un nom. Ces tournées participent à la diffusion nationale de l’opérette française et illustrent la montée en puissance des artistes-femmes dans l’économie du spectacle à la fin du 19e siècle.

Vers 1895–1910 : la Tournée Martini apparaît régulièrement sur les affiches et cartes postales théâtrales diffusées en province. Martini n’est ni auteur ni comédien vedette : il est entrepreneur de tournées, c’est-à-dire organisateur et gestionnaire de spectacles itinérants. Son rôle est central. Il constitue la troupe, négocie avec les directeurs de théâtres municipaux, organise les déplacements, supervise l’impression des affiches et assure le partage des recettes. Son nom, imprimé en tête des programmes, sert de garantie professionnelle. Les pièces présentées — comme La Bonne à tout faire ou La Casserole — appartiennent au registre comique populaire. Elles sont choisies pour leur efficacité scénique et leur facilité de transport : décors démontables, distribution souple, succès déjà éprouvé.
Les cartes postales illustrant des scènes d’actes témoignent d’une stratégie publicitaire moderne : elles circulent avant ou pendant la représentation, annonçant la venue du spectacle. Grâce au développement du rail, la troupe peut enchaîner rapidement les villes. Martini incarne ainsi ces organisateurs souvent oubliés de l’histoire du théâtre. Sans eux, les succès parisiens ne seraient pas devenus nationaux.
Martini apparaît sur plusieurs affiches et cartes postales de la fin du 19e siècle comme organisateur de tournées théâtrales. Il s’agit vraisemblablement d’un entrepreneur spécialisé dans la circulation de comédies et vaudevilles en province. Faute d’archives nominatives précises, son identité complète demeure aujourd’hui incertaine, figure discrète mais essentielle de cette économie itinérante du spectacle.

Tournée Martini Théâtre Libre La Bonne à tout faire

Tournée Martini - La Bonne à tout faire - 1er Acte - Entrée de Félicie

Tournée Martini - La Bonne à tout faire - IIe Acte – La Royale de lièvre

Tournée Martini - La Bonne à tout faire - IIe Acte – La Bourrée

Tournée Martini - La Bonne à tout faire – Les Accordailles

Tournée Martini - La Bonne à tout faire - La Casserole - La Séduction

Tournée Martini - La Bonne à tout faire - La Casserole - Le Vol
La Tournée Réjane est directement liée à la carrière de Réjane, grande figure du théâtre français de la fin des années 1800 et du début des années 1900.
Née Gabrielle Réju, Réjane s’impose à Paris par son jeu moderne, nerveux, naturaliste, très éloigné des conventions figées du théâtre académique. Elle triomphe notamment dans Madame Sans-Gêne de Victorien Sardou, rôle qui contribue puissamment à sa notoriété nationale et internationale.
Contrairement à certaines tournées purement commerciales, la Tournée Réjane repose sur une véritable personnalité artistique. Il ne s’agit pas seulement d’un label, mais d’une actrice vedette se produisant elle-même en province et parfois à l’étranger. Les affiches portent clairement la mention « Tournée Réjane », souvent accompagnée du titre de la pièce et de la mention « grand succès de Paris ».

Entre 1886 et 1892 : l’affiche annonce fièrement « Tournée Saint-Omer » avec Tailleur pour dames, comédie-vaudeville de Georges Feydeau, créée au Théâtre de la Renaissance. La mention ne désigne pas une vedette, mais une compagnie itinérante ou une organisation de tournée, probablement liée à la ville de Saint-Omer. À la fin du 19e siècle, il est courant que des troupes prennent le nom de leur ville Le principe est simple : un succès parisien est repris et diffusé dans les théâtres municipaux de province. On joue quelques soirs, puis l’on repart. Le chemin de fer permet d’enchaîner les étapes. L’affiche promet « Le grand succès du Théâtre de la Renaissance de Paris » : c’est un argument commercial puissant.
Comme beaucoup de tourneurs de la Belle Époque, la Tournée Saint-Omer reste discrète dans les archives. Pourtant, sans ces organisateurs, les pièces de Feydeau n’auraient pas conquis un public bien au-delà des boulevards parisiens.

Tournée Saint-Omer. Tailleur pour Dames. Comédie Vaudeville de Mr Georges Feydeau. Le grand succès du théâtre de la Renaissance de Paris. Entre 1886 et 1892 Musée Carnavalet, Histoire de Paris
La Tournée Sarah Bernhardt dépasse le simple cadre provincial : elle relève d’un phénomène international.
Figure majeure du théâtre mondial, Sarah Bernhardt organise, dès les années 1880, de vastes tournées en Europe, en Russie, en Amérique du Nord et du Sud, puis jusqu’en Australie. Elle ne se contente pas de jouer : elle dirige, négocie, administre. Son nom devient une marque mondiale.
Contrairement aux circuits plus discrets (Baret, Dorval, etc.), la mention « Tournée Sarah Bernhardt » constitue un véritable événement. Les affiches mettent son nom en lettres monumentales, souvent plus grandes que le titre de la pièce.

Tournée dramatique de Mme Sarah Bernhardt : Direction : Goudstikker. 1888. Source gallica.bnf.fr / BnF