
Dans la France des années 1870–1910, le succès d’une pièce ne se mesurait pas seulement à l’ovation parisienne. Il se confirmait sur les routes. Parmi ces grands circuits itinérants qui faisaient circuler vedettes, décors et répertoires, la Tournée Baret occupe une place discrète mais réelle dans l’économie du spectacle de la fin du 19ᵉ siècle.
La maison Baret appartient à cette génération d’entrepreneurs qui structurent les tournées dites « de province ». Leur rôle est essentiel : négocier les dates avec les théâtres municipaux, organiser le transport des artistes et des décors par train, garantir les recettes et, surtout, prolonger la vie commerciale des succès parisiens. Vaudevilles, comédies, drames à grand spectacle et pièces à succès issues du Théâtre de la Renaissance, des Variétés ou du Gymnase trouvent ainsi un second souffle loin des boulevards.
Dans ces circuits, on retrouve fréquemment les œuvres de Georges Feydeau, d’Alexandre Bisson ou d’autres auteurs alors en vogue. La mécanique est bien huilée : après la création à Paris, une troupe « de tournée » reprend la pièce avec parfois des distributions différentes, mais en conservant l’argument publicitaire du « grand succès parisien ». L’affiche fait le reste.

Baret, Charles. Photographie. Vers 1900. Carte postale) Bibliothèque Historique de la Ville de Paris .
La Tournée Baret participe ainsi à la diffusion nationale d’un répertoire populaire et contribue à homogénéiser le goût théâtral sur l’ensemble du territoire. Elle permet aussi à de nombreux comédiens d’exister hors de la capitale, dans un réseau de villes moyennes dont les théâtres municipaux vivent au rythme des saisons itinérantes.
Comme beaucoup de ces entreprises, la documentation reste fragmentaire : programmes épars, affiches conservées dans les collections municipales, mentions dans la presse locale. Les directeurs de tournée, pourtant pivots économiques du système, demeurent souvent dans l’ombre des auteurs et des vedettes qu’ils contribuaient à faire circuler.
La Tournée Baret s’inscrit donc dans cette géographie mobile du spectacle d’avant la généralisation du cinéma et de la radio : un monde où le théâtre voyageait par wagons entiers, où le succès se mesurait en kilomètres parcourus, et où la province n’était pas une périphérie, mais un marché vital du spectacle vivant.
C'est ma tournée ! Histoire d'une tournée Ch. Baret, par JOB et Ch. Baret. Préface de Alfred CAPUS. Illustrations de JOB. Source gallica.bnf.fr / BnF.

Préface. Les comédiens en voyage ! Ce serait un bien joli chapitre de l’histoire de nos mœurs artistiques et même de notre art dramatique, car avec Scarron et Molière, la province a connu avant Paris une des meilleures veines du théâtre comique et burlesque. Ces tournées de comédiens d’autrefois étaient fameuses par leur débraillé et leur pittoresque. Très longtemps même, et on peut dire jusqu’à ces dernières années, elles allaient çà et là, sans organisation, au hasard, jouant où elles trouvaient de la place, prenant le théâtre du lieu quand il était libre, se contentant à l’occasion d’une salle de café ou d’une grange. Les impresarii contemporains, et Charles Baret en tête, ont transformé radicalement l’économie de ces voyage. Mieux que personne, Baret les a organisés d’une façon véritablement bureaucratique : l’art n’y perd rien et l’ordre y gagne, et par conséquent les spectateurs. Avec les services de publicité, l’agence pour engager les artistes, les salles d’audition et de répétitions, les bureaux d’un grand impresario d’aujourd’hui, comme Baret, sont un Ministère. Ses tournées font chaque année plusieurs fois le tour du monde, et les dessins de JOB qui vous en représentent une jouant devant le Sultan, une autre visitant les Pyramides, une troisième glissant en gondole sur les canaux vénitiens, sont réalité et l’exactitude même (…). (…) Les dessins que vous allez apercevoir sitôt la page tournée vous donneront une idée humoristique des occupations d’un impresario et de sa vie familière, au début du vingtième siècle (…).

L’impresario reçoit la visite d’un auteur qui lui lit une pièce en 5 actes et 11 tableaux, avec prologue et apothéose.

Emballement de l’Impresario qui signe à l’auteur un contrat par lequel il s’engage à faire une immense tournée avec sa pièce ; il décrit sur la mappemonde l’itinéraire de la tournée.

Pour former la troupe, l’impresario convoque des artistes. Les principaux emplois seront : duégne, financier, coquette, premier comique, ingénue, jeune premier, troisième rôle (traite), ou comme on dit dans le midi, premier poignard !

Audition du troisème rôle.

Lecture de la pièce aux artistes : une scène gaie !

Chez le costumier : les artistes essaient leurs costumes.

Le départ des bagages : l’auto de l’impresario, le coupé de la coquette et les fiacres à galerie des seigneurs sans importance.

Avant le départ : l’appel des artistes par le régisseur.

Le train se met en marche : adieux des amis, des parents.

Intérieur du wagon : on dort, on mange, on joue aux cartes, on casse du sucre.

Le choix d’un hôtel.

L’impresario bonne un dernier coup d’œil à la réclame.

La coquette dans sa loge : dans dix minutes elle fera tourner toutes les têtes.

A Marseille : la salle en délire.

La troupe s’embarque pour Constantinople.

La même en proie au mal de mer.

Une représentation devant le Sultan.

En Égypte : la troupe visite les Pyramides.

A Venise : la troupe en gondole.

En Russie : la troupe en traineau par 30° au-dessous de zéro.

Rentrée à Paris. Le Ministre et la musique de la Garde Républicaine attendent l’arrivée de la troupe.

A la banque de France. Les artistes vont déposer leurs économies.

Un repos bien gagné. Entouré de tous les souvenirs qu’il a rapportés, l’impresario voit en rêve la Fortune !
