
En 1883, Bargeon se produit au Théâtre de la Ville à Paris, où il se présente explicitement comme illusionniste et « anti-spiritualiste », une posture encore peu courante à une époque marquée par l’essor du spiritisme. Ses spectacles semblent s’appuyer sur des mises en scène volontairement spectaculaires, jouant avec les thèmes de la mort, de l’exécution et de la résurrection apparente, afin de démontrer que l’illusion relève de l’artifice et non du surnaturel.
L’un de ses numéros les plus marquants met en jeu une exécution simulée : une jeune femme, entravée sur une croix, paraît livrée à un peloton d’exécution, avant de ressusciter ou de disparaître, selon un principe d’illusion encore utilisé dans certains théâtres à la fin du XIXᵉ siècle. Ce type de scène s’inscrit dans la tradition des supplices feints et des résurrections scéniques, alors très prisées du public.

Affiche : Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris
Un élément iconographique singulier mérite également l’attention : la présence de petits diables associés au nom de l’artiste. Ce motif, attesté en France dès le début des années 1880, pourrait avoir influencé certaines affiches américaines ultérieures, notamment celles de Harry Kellar en 1894, puis de Howard Thurston, où l’on retrouve des figures miniatures suggérant la manipulation secrète et l’ingéniosité du magicien. Cette circulation des codes visuels entre l’Europe et les États-Unis reste toutefois à considérer avec prudence.
Né en 1868 sous le nom de David Wighton, David Devant s’impose comme l’une des grandes figures de la magie britannique de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle. À une époque où le spectacle de magie oscille entre prouesse technique, mystère scientifique et sensationnalisme, Devant développe une approche singulière, fondée sur l’élégance, l’humour et la relation directe avec le public.
Il fait ses débuts dans les théâtres provinciaux anglais avant d’accéder à une reconnaissance nationale grâce à ses apparitions à Londres, notamment à l’Egyptian Hall, lieu emblématique de la magie victorienne. Il y travaille en association avec Maskelyne & Cooke, duo majeur du genre, contribuant à faire de la magie un art théâtral à part entière, structuré, scénarisé et exigeant. Contrairement à certains illusionnistes contemporains misant sur la peur ou l’exploit extrême, David Devant privilégie une magie de la connivence. Ses numéros reposent sur une mécanique parfaitement maîtrisée, mais toujours mise au service du sourire et de l’émerveillement. Il cherche moins à dominer le public qu’à l’entraîner dans un jeu collectif, où l’illusion fonctionne parce que chacun accepte d’y croire.

Une affiche illustrée par John Hassall, réalisée en 1910 pour les représentations londoniennes de David Devant, est aujourd’hui conservée dans des collections britanniques liées à l’histoire de la magie et du spectacle vivant.
Face à l’émergence du cinéma et des nouveaux divertissements visuels au tournant du siècle, Devant comprend très tôt la nécessité de renouveler le langage de la magie. Il explore des formes plus narratives, intègre le rythme du music-hall et s’intéresse aux images animées, sans jamais renier l’art du spectacle vivant. Cette capacité d’adaptation contribue largement à la longévité de sa carrière.
David Devant meurt en 1941, laissant l’image d’un magicien respecté, novateur et profondément humain. Son héritage ne tient pas seulement à ses illusions, mais à une conception du spectacle où la magie naît avant tout de la confiance, du partage et de la bienveillance — une philosophie qui continue d’influencer l’art magique bien au-delà de son époque.
Né Harry Bouton en 1885, à Chicago, Harry Blackstone s’impose dès les années 1910 comme l’un des grands illusionnistes américains du spectacle populaire. Comme beaucoup de magiciens de sa génération, il découvre très jeune sa vocation après avoir assisté à une représentation du magicien Harry Kellar, figure majeure de la magie américaine de la fin du 19e siècle. À ses débuts, Blackstone se produit sous plusieurs noms de scène et explore une magie teintée de comédie, parfois présentée en duo avec son frère Peter. Vers 1918, il adopte définitivement le nom de Blackstone et s’affirme rapidement dans les music-halls, où il développe un style fondé sur la virtuosité, le rythme et l’abondance visuelle. Il voyage alors avec une troupe importante, comptant jusqu’à une dizaine d’assistants, signe d’un spectacle déjà solidement structuré. Contrairement à une magie de salon ou de mystère intimiste, Blackstone privilégie les illusions visuelles spectaculaires, conçues pour de grandes scènes et des publics nombreux. L’un de ses numéros les plus célèbres consiste à faire apparaître et disparaître des oiseaux en plein vol, qu’il semble attraper dans l’air à l’aide d’un filet, un effet qu’il conservera pendant de longues années au cœur de son répertoire.

Une affiche intitulée Blackstone, le maître magicien du monde, réalisée vers 1920, imprimée par The Erie Lithographic and Printing Co. à Erie (Pennsylvanie), est aujourd’hui conservée dans la collection Jay Marshall à Chicago.
Sa carrière s’inscrit pleinement dans l’âge d’or du vaudeville et du music-hall américain, à une période où la magie rivalise avec le cirque, le théâtre et, bientôt, le cinéma. Blackstone comprend très tôt l’importance de la mise en scène, du costume et de la narration visuelle, transformant chaque illusion en tableau spectaculaire. Figure incontournable du divertissement populaire du début du 20e siècle, Harry Blackstone ouvre la voie à une tradition de magie familiale et spectaculaire, poursuivie plus tard par son fils. Il demeure aujourd’hui l’un des symboles les plus durables de la magie américaine de scène, fondée sur l’émerveillement immédiat et la maîtrise absolue de l’illusion.
Entre 1904 et 1908, l’illusionniste américain Kellar atteint l’apogée de sa carrière avec l’un de ses numéros les plus célèbres : la lévitation de la princesse Karnac. Cette illusion devient le point culminant de ses spectacles et s’impose rapidement comme une référence majeure de la magie de grand appareil au début du XXᵉ siècle. Le numéro repose sur une scène d’une forte intensité dramatique : une jeune femme, présentée comme hypnotisée, s’élève lentement dans les airs et demeure suspendue au centre d’un espace vivement éclairé. Le passage d’un cerceau autour de son corps renforce l’impression d’une lévitation totale, sans soutien visible.

Kellar inscrit cette illusion dans un imaginaire marqué par l’orientalisme et l’Égypte, très présent dans le spectacle populaire de la fin du XIXᵉ siècle. La lévitation de la princesse Karnac est alors considérée, dès 1907, comme l’un des tours les plus audacieux et les plus aboutis de son répertoire, fruit de longues années de recherches techniques. Après le retrait progressif de Kellar, ce numéro est conservé et transmis par Howard Thurston à partir des années 1910, contribuant à faire de la lévitation l’un des symboles durables de la magie spectaculaire du XXᵉ siècle.

Vers 1865, une autre forme de spectacle fascine le public londonien aux Queen’s Concert Rooms : la Public Cabinet Séance des Frères Davenport. À une époque où le spiritisme connaît un engouement considérable, leur numéro brouille volontairement les frontières entre illusion scénique et phénomènes surnaturels.
Le dispositif est d’une simplicité déroutante. Les deux frères prennent place à l’intérieur d’une grande armoire en bois, posée sur des tréteaux, puis sont solidement attachés sous les yeux des spectateurs. Une fois les portes refermées, l’inexplicable semble se produire : des instruments de musique s’élèvent dans les airs, résonnent, se déplacent au-dessus du cabinet, comme animés par des forces invisibles.

Dans la pénombre, trompettes, guitares et tambourins jouent seuls, tandis que les Davenport sont supposés demeurer ligotés. Le public assiste alors à une scène troublante, oscillant entre démonstration spirite et prouesse de prestidigitation savamment construite. Ce numéro, emblématique des années 1850–1870, contribue à nourrir les débats passionnés du XIXᵉ siècle autour du spiritisme, tout en inscrivant les Frères Davenport parmi les figures majeures des spectacles de magie à sensation.
Au début du XXᵉ siècle, entre 1905 et 1925, l’univers du spectacle accueille des figures fascinantes, parmi lesquelles celle du Mireldo, alors présenté comme le célèbre professeur américain et parfois comme « le plus grand magicien du siècle ». Illusionniste de renom, Mireldo se produit sur de nombreuses scènes européennes et françaises, notamment au Cirque National, où il marque durablement les esprits par des numéros à forte intensité dramatique. Son art s’inscrit pleinement dans l’âge d’or des grandes illusions, période durant laquelle la magie devient un spectacle spectaculaire et théâtralisé.

Parmi ses numéros les plus mémorables figure la femme sciée en deux, illusion emblématique qui, dès les années 1900–1910, fascine le public par son audace technique et la violence apparente du geste. Mireldo excelle également dans d’autres illusions saisissantes telles que le bras traversé ou la tête poignardée, renforçant sa réputation de maître de l’impossible. Son passage en France, dans les années 1910–1920, contribue à enrichir la longue tradition des arts de la scène, à une époque où l’illusion, la mécanique et le mystère occupent une place centrale dans l’imaginaire collectif et dans le cœur du public.
Grande lévitation et disparition, vers 1902–1905
Au début du XXᵉ siècle, entre 1902 et 1905, l’illusionniste Servais Le Roy met au point l’un des numéros les plus marquants de l’histoire de la magie moderne : Asrah, également connu sous le nom de Rostrum. Cette grande illusion est présentée pour la première fois à l’Empire Theatre de Johannesburg, en Afrique du Sud, avant de connaître une diffusion internationale. Le principe repose sur une lévitation suivie d’une disparition totale. Une femme, présentée comme hypnotisée, est allongée sur une table et recouverte d’un voile. Elle s’élève lentement dans les airs, la table est retirée, puis un cerceau est passé autour de son corps. Lorsque le voile est retiré, la femme a disparu. L’illusion frappe par sa pureté visuelle et par la sobriété de sa mise en scène.
Le Roy développe ce numéro au sein du trio Le Roy, Talma et Bosco, formé avec Talma et Leon Bosco. D’abord présenté sous le titre Le Mystère de Lhassa, le numéro est accueilli avec prudence avant de rencontrer un succès immédiat.

Entre 1905 et 1915, Asrah s’impose comme l’un des sommets de la magie de grand appareil. Il est repris et adapté par de nombreux illusionnistes majeurs du XXᵉ siècle, notamment Howard Thurston, puis plus tard par d’autres figures internationales. Cette illusion devient un modèle durable, associant lévitation, disparition et poésie visuelle. Asrah marque un tournant dans l’histoire de la magie : le spectaculaire y cède la place à une illusion épurée, presque silencieuse, où la disparition finale agit comme une image inoubliable, inscrivant durablement le numéro dans l’imaginaire du public.
Note : Talma : Magicien et partenaire de scène, actif vers 1900–1915 Talma est un magicien et assistant spécialisé dans les grandes illusions, actif au début du XXᵉ siècle. Membre du trio Le Roy, Talma et Bosco, il participe directement à la mise en œuvre technique et au rythme scénique de numéros majeurs comme Asrah, illustrant le rôle essentiel du travail collectif dans la magie de grand appareil.
Léon Bosco : Magicien et collaborateur technique, actif vers 1900–1920 Léon Bosco est le partenaire et collaborateur de Servais Le Roy au sein du trio Le Roy, Talma et Bosco. Actif entre 1900 et 1920, il joue un rôle clé dans la conception et la sécurisation des grandes illusions, notamment lors de la création et de la diffusion du numéro Asrah.

Vers 1905, cette affiche illustre le spectacle Les Comédiens de Méphisto, présenté par Servais Le Roy avec Talma et Bosco. Conçue comme une succession de scènes, elle met en image la complémentarité du trio : magie élégante et maîtrisée pour Le Roy, dextérité et mystification pour Talma, comique visuel et situations burlesques pour Bosco. L’ensemble témoigne d’une magie spectaculaire mêlant illusion, humour et exotisme, caractéristique des grandes scènes populaires du début du XXᵉ siècle.
Actif à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, Will B. Wood est un illusionniste américain spécialisé dans les grandes illusions visuelles, conçues pour frapper l’imaginaire d’un public international avide de sensations nouvelles. Il s’inscrit dans la tradition des magiciens-ingénieurs de cette période, pour lesquels la magie repose autant sur l’invention mécanique que sur la mise en scène spectaculaire.
À partir des années 1880, Wood entreprend de vastes tournées de music-hall et de théâtres populaires aux États-Unis, puis en Amérique du Sud, dans les Caraïbes et en Amérique centrale. Son répertoire comprend plusieurs illusions brevetées, parmi lesquelles Woodita, Mariposa — souvent décrite comme le « papillon humain » — ou encore des effets complexes de lévitation et d’équilibre, exécutés dans de grands espaces scéniques. Contrairement aux magiciens de salon ou aux illusionnistes de proximité, Wood conçoit ses numéros pour de larges plateaux et des publics nombreux. La magie y devient un spectacle total, mêlant corps, machinerie, décors et dramaturgie, dans une logique proche de celle des attractions foraines et des grands shows itinérants.

Une affiche intitulée Edna, la grande sensation de Wood, imprimée vers 1905 par The Donaldson Lithographic Co. à Cincinnati, est aujourd’hui conservée dans des collections privées américaines
La fin de sa vie demeure entourée de mystère. En 1908, alors qu’il s’apprête à poursuivre une tournée au Mexique, Will B. Wood disparaît en mer avec sa fille, dans des circonstances jamais totalement élucidées. Ni les corps, ni une importante somme d’argent qu’il transportait ne furent retrouvés, alimentant durablement les récits et spéculations autour de sa mort. Cette disparition brutale contribue à forger la légende d’un magicien dont la carrière fut marquée par le mouvement, l’expérimentation et une forme de risque permanent. Will B. Wood incarne ainsi une figure emblématique de la magie itinérante du début du 20e siècle, à la croisée du spectacle populaire, de l’ingénierie illusionniste et du mythe.