
Les ombres chinoises sont un spectacle enfantin dont l’origine, ainsi que l’indique son nom, semble être due aux Chinois, et qui est extrêmement populaire chez tous les peuples des contrées de l'Orient. Son mécanisme est à la fois ingénieux et primitif. Sur un petit théâtre, le rideau d’avant-scène est remplacé par une toile blanche ou un papier huilé soigneusement tendu, derrière lequel, à une distance de deux ou trois mètres, on place des lumières. Entre les lumières et le rideau, on fait glisser des figures mobiles et plates, taillées dans du cuir ou dans des feuilles de carton, et. Ces images, se profilant alors sur le rideau avec la netteté d’une silhouette, apparaissent aux yeux du spectateur. Une main invisible fait mouvoir ces petites figures, à l’aide desquelles on joue de petites pièces et des actions dramatiques. C’est vers 1770 que ce spectacle a été introduit pour la première fois à Paris, où il fit fureur.
Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent. Paris 1885. Librairie de Firmin-Didot et Cie

Fig. 88. Ombres do Caran d'Ache.

Fig. 89, Installation d'un théâtre d'ombres.
M. Caran d'Ache a présenté le premier au théâtre d'application, rue Saint-Lazare, en 1888, des ombres chinoises, dessinées par lui et baptisées du nom d'ombres françaises, pour les distinguer de toutes les créations similaires, auxquelles elles étaient, du reste, bien supérieures. On put admirer là, dans son ensemble, l'œuvre de ce charmant et spirituel artiste,
les prouesses militaires de la République et de l 'Empire : Wattignies, l'Epopée, une Vision dans la steppe, et les scènes d'actualité, telles que : le Retour du bois, dans lesquelles la perfection des silhouettes permet de reconnaître toutes les célébrités du jour.
Depuis cette époque, ce genre de spectacle s'est un peu répandu; le théâtre du Chat-Noir continue à faire admirer les créations de Caran d Ache et de quelques autres artistes, et le prestidigitateur Alber donne, dans les salons, des représentations analogues. La figure 88 représente une scène des ombres de Caran d'Ache.
L'électricité au théâtre. Julien Lefèvre. Paris.1894.
A. Grelot, éditeur de l'encyclopédie électrique.
La Boîte à musique : Théâtre d’ombres au 75, boulevard de Clichy
À la fin des années 1890, le boulevard de Clichy, au pied de Montmartre, est l’un des épicentres de la vie nocturne parisienne. Entre cafés-concerts, cabarets et petites salles expérimentales, un établissement attire l’attention par la délicatesse de ses spectacles : La Boîte à musique, théâtre d’ombres installé au 75, boulevard de Clichy.
Le principe est simple en apparence. Un écran translucide, placé face au public. Derrière, une source lumineuse. Entre la lumière et la toile, des silhouettes découpées, articulées parfois, glissent, se superposent, disparaissent. Pourtant, derrière cette simplicité se cache un art d’une grande précision. Chaque scène demande un travail minutieux de dessin, de découpe et de manipulation. Les décors sont mobiles, les effets de profondeur soigneusement calculés, et la musique accompagne l’action pour en renforcer l’émotion.

Théâtre d'Ombres. La boite à musique. 75, Bould. De Clichy. Redon, Georges, Dessinateur. Imprimerie Chaix, Imprimeur. En 1897. Musée Carnavalet.
L’affiche signée Georges Redon traduit parfaitement l’atmosphère du lieu. Le public élégant, coiffé de hauts chapeaux et de larges capelines fleuries, se presse dans une salle obscure. Sur l’écran, un paysage lunaire se déploie : un cavalier, une barque à voile, une mer immobile sous la pleine lune. Tout est silence et suggestion. Le spectacle n’est pas tapageur ; il invite à la rêverie.
Ce type de théâtre d’ombres s’inscrit dans la tradition montmartroise inaugurée quelques années plus tôt au Chat Noir, où l’on avait déjà élevé l’ombre au rang d’art poétique. Mais ici, l’accent semble davantage porté sur l’esthétique et l’atmosphère que sur la satire. On y goûte un exotisme discret, une poésie visuelle presque symboliste, en accord avec le goût fin-de-siècle pour le mystère et les paysages intérieurs.

Choubrac, Alfred (1853-1902). Illustrateur. Boite à musique. Théâtre d'ombres 75 Bd de Clichy : [affiche] / [Alfred Choubrac]. 1895. Source gallica.bnf.fr / BnF
Le théâtre d’ombres, venu d’Asie par des chemins anciens, trouve ainsi à Paris une seconde jeunesse. À la veille du cinéma, il explore déjà les possibilités de la projection lumineuse et du mouvement suggéré. Il fascine parce qu’il montre sans montrer, parce qu’il transforme une simple silhouette en récit.
La Boîte à musique rappelle qu’avant l’écran de cinéma, avant la pellicule et les salles obscures modernes, il y eut ces petites scènes où la lumière découpait le monde en noir et blanc, et où l’imaginaire du spectateur faisait le reste.