
Théâtre Isola 39, boulevard des Capucines, 75002 Paris (2ᵉ) — la « Salle des Capucines », qui prit le nom de Théâtre Isola lorsque les frères Isola s’y installent au début de 1892
1892 : ouverture à Paris du Théâtre Isola sous l’impulsion des Frères Isola, qui y installent un théâtre entièrement dédié aux grandes illusions scéniques. Dans un paysage déjà marqué par l’héritage de Jean-Eugène Robert-Houdin, le nouveau lieu affirme d’emblée sa singularité par une programmation axée sur les « grands trucs », la machinerie invisible et l’intégration de procédés techniques modernes, notamment électriques.
1892–1895 : les premières saisons sont dominées par des numéros spectaculaires conçus comme de véritables tableaux mécaniques, parmi lesquels figure L’Océan de lumières, présenté comme une prouesse mêlant transmission à distance, bandage des yeux et coordination en coulisses. Le théâtre attire un public nombreux, fasciné par ces expériences à la frontière du merveilleux et de la science populaire, dans une époque où l’électricité nourrit autant l’imaginaire que la scène.
1896–1900 : le Théâtre Isola consolide sa réputation en renouvelant régulièrement ses attractions, privilégiant les effets d’apparition, de lecture à distance, de déplacements instantanés et de transformations du décor. La salle fonctionne alors comme un laboratoire visuel, où le plateau devient un vaste dispositif d’illusion, mobilisant trappes, compartiments secrets, jeux de perspectives et réseaux de communication internes. La dramaturgie s’organise autour d’une succession de « miracles » techniques, plus que d’une simple virtuosité manuelle.

Tous les soirs Océan de lumières Théâtre Isola Musée Carnavalet, Histoire de Paris
Samedi 10 novembre 1892 : Les frères Isola firent courir tout Paris avec leur fameuse machination : « l'Océan de lumière ». Très impressionnante, cette exhibition se résume ainsi : On distribue aux spectateurs, soit un bottin de Paris entier, soit un cahier seulement de celui-ci à Pierre, un autre à Paul, etc. Sur la scène un homme se tient. On l'endort, on le bande quant aux yeux et alors, sans erreur aucune, il pourra réciter n'importe quelle page, lire au commandement n'importe quelle ligne.
Pareil prodige émerveille ; même pour le public connaissant les procédés précédemment signalés, ce tour reste mystérieux. Comment, sans le secours d'êtres supérieurs, apprendre 7 ou 8.000 pages de noms propres ? Ici, comme pour la main d'Ibycus, l'électricité seule exécute le prodige. Les mêmes prises qui nous servirent alors peuvent être utilisées.
Effectivement mes semelles sont en cuivre, sous mes pantalons des conducteurs viennent s'attacher à ces semelles d'une part, pour continuer de l'autre par fils souples sous mon gilet, et sous l'épais bandeau obturant mes yeux. Ce bandeau permet lui aussi de dissimuler deux récepteurs téléphoniques.
Dans une pièce voisine, un collègue, muni d'un bottin semblable, n'aura donc qu'à lire à haute voix les renseignements demandés, pour me permettre d'étonner la galerie.
1900–1905 : à l’heure de l’Exposition universelle et de l’engouement pour les innovations, le théâtre s’inscrit pleinement dans cette modernité spectaculaire. Les Isola développent une magie industrielle et urbaine, où l’effet repose sur la coordination précise entre scène et arrière-scène, annonçant une évolution durable de la prestidigitation vers la grande illusion théâtrale.
Après 1905 : comme beaucoup de salles spécialisées, le Théâtre Isola voit son modèle progressivement fragilisé par l’évolution des goûts du public et l’essor de nouveaux divertissements, notamment le cinéma. S’il cesse d’être un pôle central de la magie parisienne, il laisse néanmoins une empreinte durable : celle d’un théâtre où l’illusion devient architecture, où la technique sert la dramaturgie, et où la scène se transforme en machine à émerveillement.
À travers le Théâtre Isola se dessine ainsi un moment charnière de l’histoire du spectacle vivant, lorsque la magie quitte définitivement la table du prestidigitateur pour investir tout l’espace scénique. Un épisode bref mais marquant, où l’ingénierie, l’électricité et la mise en scène conjuguent leurs forces pour réinventer l’art de l’illusion.