L'Antiquité et le Moyen Âge : Les rues et les places étaient les principaux lieux de rassemblement et de divertissement. On y trouvait des conteurs, des jongleurs, des musiciens, des acrobates, des montreurs d'animaux, des bateleurs, des bouffons, et des acteurs improvisés. Ces saltimbanques et forains voyageaient de ville en ville, vivant de la générosité du public. Ils étaient souvent marginaux, parfois considérés avec suspicion, mais aussi indispensables au divertissement populaire.
Les troupes de la Commedia dell'arte (italienne) ont eu une influence majeure, avec leurs personnages masqués et leurs improvisations dans les rues. En France, les théâtres de foire et les théâtres de boulevard (qui ont pris leur essor à Paris sur les boulevards, d'où leur nom) ont longtemps maintenu un lien fort avec la rue, proposant des spectacles populaires et accessibles. Les crieurs publics et les musiciens ambulants étaient également omniprésents.
Du XIXe au Milieu du XXe Siècle, l'industrialisation et l'émergence de lieux de spectacles dédiés (cirques en dur, théâtres institutionnels, cinémas), les artistes de rue traditionnels connaissent un certain déclin. Cependant, certaines formes persistent : Les musiciens ambulants (souvent des orgues de Barbarie, des accordéonistes), les mimes, les cracheurs de feu et les ventriloques continuent d'animer les rues. Le chansonniers des rues ou les bonimenteurs qui vendaient des produits ou racontaient des histoires.
La rue reste un lieu d'expression pour les contestations politiques ou les manifestations artistiques spontanées, même si elles ne sont pas toujours perçues comme des "arts de la rue" à ce moment-là.

Performance d'acrobates de rue. (Vers 1850)
Le véritable renouveau et la théorisation des "arts de la rue" tels que nous les connaissons aujourd'hui s'opèrent à partir des années 1960-1970, en France notamment, mais aussi dans d'autres pays. Le désir de désinstitutionnaliser l'art (Influence de 1968), de le rendre accessible à tous et de l'ancrer dans le quotidien, donne un nouvel élan aux performances dans l'espace public. Le Living Theatre à Milan ou des compagnies comme le Théâtre de l'Unité en France (avec leur "2CV théâtre" en 1977) sont des exemples de cette démarche.
Aux États-Unis dans les années 1960, le graffiti writing émerge à Philadelphie (Cornbread, Cool Earl), puis à New York dans les années 1970 (Taki 183, Tracy 168), d'abord comme signature ("tags") puis comme œuvres plus élaborées sur les métros. Ce mouvement s'est étendu à d'autres formes comme le pochoir (Blek le Rat, Jef Aérosol en France dès les années 1980), le collage (Ernest Pignon-Ernest, notamment avec ses œuvres commémorant la Commune de Paris en Les années 1980 voient une explosion du théâtre de rue en France. De nombreuses compagnies emblématiques naissent (Le Royal de Luxe, Ilotopie, Les Piétons, Le Phun, etc.), créant des spectacles inventifs, souvent monumentaux, qui investissent l'espace public et interagissent avec le public.
Dès 1975, l'Académie Nationale des Arts de la Rue (ANAR) est cofondée pour promouvoir ces pratiques. En 1983, Lieux publics, le premier lieu de création labellisé pour les arts de la rue, voit le jour, marquant le début du soutien du Ministère de la Culture à ce secteur.
Aujourd'hui, les arts de la rue sont un domaine riche et diversifié : Multiplicité des formes : Ils englobent le théâtre de rue, la danse urbaine, les cirques en espace public, les fanfares, les installations éphémères, les performances, et bien sûr, toutes les formes d'art urbain visuel (graffiti, street art, fresques, anamorphoses, flacking, etc.).
De nombreux festivals d'envergure internationale leur sont consacrés (comme Chalon dans la Rue, Aurillac, etc.), et des Centres Nationaux des Arts de la Rue et de l'Espace Public (CNAREP) existent pour soutenir la création. Une partie du street art maintient son caractère subversif et illégal, tandis que d'autres formes sont commanditées par les villes ou les institutions, parfois même exposées en galerie. Les arts de la rue continuent d'être un moyen d'expression pour aborder des questions sociales, politiques, et de transformer le regard sur la ville. Ils favorisent le lien social en créant des rencontres inattendues entre l'art et le public, sans les barrières habituelles des institutions culturelles.
L’artiste de rue ne dépend ni d’une salle, ni d’un programmateur, ni d’un cadre structuré. Contrairement aux artistes de variété, de café-concert ou de music-hall, il crée lui-même son public et travaille dans un espace ouvert, non institutionnalisé.
Fin du 19ᵉ siècle : Andrée Sumac est une artiste de spectacle populaire associée aux foires et aux attractions de curiosité, active à Paris dans les années 1890. Elle se produit notamment dans des spectacles présentés au Champ de foire, où se mêlent boniments, attractions et démonstrations destinées à attirer le public.
Dans ces spectacles forains, le bonimenteur ou la bonimenteuse joue un rôle essentiel : il présente le numéro, interpelle les passants et anime la représentation avec humour et exagération afin d’attirer les spectateurs.

Andrée Sumac dans ses boniments, affiche pour le Champ de foire, vers 1897–1898.
Illustration : Henri-Gabriel Ibels (1867–1936).
Source : gallica.bnf.fr / BnF.

Au coin d’une rue animée, quelques notes d’accordéon suffisent à arrêter le temps, et les enfants deviennent, le temps d’un instant, le plus fidèle des publics.

Cette photographie capture un artiste de rue en plein numéro d’équilibre sur un monocycle girafe. Entouré du public rassemblé sur les pavés, il s’inscrit dans la grande tradition des saltimbanques contemporains, pour qui la rue devient scène ouverte.
L’orgue de Barbarie : une musique mécanique au cœur des rues
Apparu en Europe à la fin du 18e siècle, l’orgue de Barbarie s’inscrit dans la grande famille des instruments mécaniques destinés à diffuser la musique sans musicien au sens traditionnel. Son principe repose sur un système ingénieux : une manivelle actionne un cylindre ou, plus tard, un carton perforé, qui commande l’ouverture des tuyaux et fait naître la mélodie. Dès le début du 19e siècle, l’instrument se répand largement dans les villes. Facilement transportable, souvent monté sur une charrette ou porté à l’aide d’une sangle, il devient l’outil privilégié des musiciens ambulants. Dans les rues, sur les places, au pied des immeubles, l’orgue de Barbarie accompagne la vie quotidienne, diffusant airs populaires, chansons à la mode ou mélodies d’opéra adaptées.

Dans les rues du XIXe siècle, l’orgue de Barbarie monté sur sa charrette fait résonner ses airs mécaniques, attirant les passants et transformant le quartier en théâtre populaire à ciel ouvert.
Ces musiciens, parfois appelés « tourneurs d’orgue », vivent de la générosité des passants. Ils s’inscrivent dans une longue tradition de spectacles de rue, aux côtés des chanteurs ambulants, des montreurs d’animaux et des bateleurs. L’instrument n’est pas seulement musical : il crée du lien, rassemble les habitants aux fenêtres comme les enfants autour de la charrette.
Au 20e siècle, avec l’arrivée des nouveaux moyens de diffusion sonore, l’orgue de Barbarie disparaît peu à peu du paysage urbain. Mais il ne s’éteint jamais totalement. Restauré, réinventé, il réapparaît aujourd’hui lors de fêtes, de festivals ou dans les rues, comme un témoin vivant d’une époque où la musique se partageait simplement, au coin d’une rue.

Le photographe Willy Ronis immortalise ce joueur d'orgue de Barbarie et son public attentif dans une rue de Paris, capturant la poésie mécanique des cartons perforés qui défilent sous les yeux curieux des enfants.(1952)

Au coin des rues, le joueur d’orgue fait chanter sa boîte à musique tandis que son singe attire les regards : ensemble, ils forment un duo familier du spectacle populaire, mêlant musique, curiosité et vie de quartier.

Photographe non identifié, Europe, seconde moitié du XXe siècle. Cette scène de rue montre une chèvre savante en équilibre au sommet d’une structure improvisée, entourée de musiciens et d’enfants. Le temps d’un instant, le trottoir devient un théâtre ambulant, héritier des spectacles populaires d’autrefois.

Adossé à la grille d’un parc, guitare en main et voix au micro, il transforme le trottoir en scène improvisée, fidèle héritier des chanteurs de rue d’autrefois.

Torse nu sur le pavé de la Piazza Navona, un cracheur de feu illumine la place romaine d'une immense flamme, défiant la silhouette monumentale de la Fontaine des Quatre Fleuves en arrière-plan. (1974)

Au coin d’une rue animée, quelques notes d’accordéon suffisent à arrêter le temps, et les enfants deviennent, le temps d’un instant, le plus fidèle des publics.
Ces artistes de rue, perchés sur de hautes échasses, incarnent une tradition ancienne du spectacle populaire. Par leur maîtrise de l’équilibre et du mouvement, ils transforment l’espace public en scène vivante, mêlant adresse, rythme et interaction avec les passants. Une forme d’art simple en apparence… mais exigeante et profondément ancrée dans la culture du spectacle vivant.

Gravure anglaise, vers 1850–1870, représentant des artistes de rue sur échasses.

Duo de vielle et flûte (XVIIe siècle)
Cette eau-forte, d’une grande finesse technique, illustre deux musiciens de rue à l’époque baroque, dans un style proche des scènes de genre du XVIIe siècle, évoquant notamment l’œuvre de Jacques Callot. À droite, le vielleur, coiffé d’un large chapeau à plumes, tient une vielle à roue dont il actionne la manivelle tout en jouant le clavier. À ses côtés, un jeune garçon l’accompagne en jouant d’une flûte droite (probablement une flûte à bec), tout en marquant le rythme à l’aide d’un petit accessoire de percussion. Une légende en vieux français accompagne la scène
« Fit trois pas en arrière, ha que le monde est grand,
La volonté me change d’aller à Montaban ».
Ces vers évoquent l’errance et la liberté incertaine propres à la vie des musiciens ambulants.

Cette eau-forte illustre une scène de musiciens ambulants, une thématique sociale fréquente dans l’art européen de cette période. À droite, un homme barbu joue de la vielle à roue, instrument dont on distingue la manivelle et le clavier. À ses côtés, un jeune garçon l’accompagne avec un petit instrument de percussion, probablement un triangle, participant à l’animation sonore. À leurs pieds, un chien semble réagir à la musique, complétant cette scène de vie errante où se mêlent spectacle et subsistance.

Seul avec sa vielle à roue, le musicien ambulant fait résonner ses airs au fil des chemins, figure familière d’un temps où la musique allait à la rencontre des hommes.

Dans le Nivernais, le joueur de vielle incarne une tradition musicale populaire, entre fête rurale et musique ambulante, où l’instrument accompagne aussi bien les danses que la vie quotidienne.
une tradition ancienne
Bien avant que la poésie ne s’invite sur les trottoirs sous la forme de machines à écrire et de textes improvisés, l’écrivain public occupait déjà une place essentielle dans la vie quotidienne. Dès le Moyen Âge, puis tout au long des périodes modernes, ces hommes, parfois ces femmes, installés sur les places ou à l’entrée des marchés rédigeaient lettres, contrats ou requêtes pour une population souvent peu lettrée.

Au 18e et au 19e siècle, leur présence devient familière dans les villes d’Europe. À Paris, on les trouve près des administrations, des gares ou des cafés, plume en main, transformant les mots des autres en correspondances soignées. Leur rôle est à la fois pratique et intime : écrire pour dire l’amour, régler un différend, ou donner des nouvelles à distance.

Parallèlement, une autre tradition se développe : celle des chanteurs et poètes populaires. Sur les boulevards, dans les foires ou les cafés-concerts, certains déclament, improvisent, vendent des feuilles imprimées de chansons ou de vers. La parole devient spectacle, et la rue, une scène ouverte.

Au 20e siècle, avec la généralisation de l’alphabétisation, l’écrivain public disparaît peu à peu de sa fonction utilitaire. Mais il renaît autrement. Dans les années 1960–1980, puis plus encore à partir des années 2000, apparaissent les poètes publics : installés avec une machine à écrire, ils proposent d’écrire à la demande, sur un thème donné par un passant. Ce n’est plus un service, mais un échange, une rencontre.

Aujourd’hui, ces figures hybrides, entre écrivain, artiste et bateleur, s’inscrivent dans la continuité des anciens métiers de rue. Comme les musiciens, les escamoteurs ou les conteurs, ils perpétuent une idée simple : celle d’une création vivante, immédiate, offerte au hasard des rencontres.

Les équilibristes de la rue. Berlin, 1933
Un saltimbanque à la Foire Saint-Germain – 1924 En 1924, lors de l’inauguration de la Foire Saint-Germain, un artiste de rue improvise son théâtre sur une simple planche posée sur des tréteaux. Costume, gestes amples, sourire malicieux : le spectacle tient à peu de choses, sinon à la présence. Autour de lui, les passants observent, mi-curieux, mi-amusés. La rue reste alors une scène à part entière, où les saltimbanques perpétuent une tradition bien plus ancienne que les théâtres de pierre.

Inauguration de la foire Saint-Germain (artiste de rue). Agence Rol 1924 Bibliothèque Nationale de France
Fin 19ᵉ – début 20ᵉ siècle : cette photographie montre un couple d’artistes ambulants, probablement forains ou musiciens de rue, parcourant la ville avec leur carriole. Les vêtements, le matériel et le style du tirage situent l’image autour de 1890–1910, à une époque où le spectacle populaire se déployait encore directement sur le pavé, au contact du public.
