Il y en avait pour tous les goûts.
Sur les scènes de cafés-concerts et, plus tard, de music-halls, le public pouvait entendre un ténor bossu — à la véritable bosse, dévoilée sur demande —, une « chanteuse mauresque », ainsi surnommée parce qu’elle était née à la Martinique, tout en étant vêtue d’habits chinois. On riait aux refrains d’un comique normand patoisant, on découvrait le quadrille des clodoches, on applaudissait des clowns en caleçons rouges sur maillot blanc, des ballerines « comme à l’Opéra », ou encore les Tyroliennes, en authentiques costumes folkloriques. Vers 1860, certaines chansons deviennent de véritables tubes populaires : Les Pompiers de Nanterre, Le Sire de Framboisy, Ohé ! les p’tits agneaux, La chanson du sapeur, J’ai le nez qui r’mue ou Le doigt de pied qui m’chatouille. Un public élégant ne craint pas d’assister à ces spectacles légers, parfois jugés frivoles, où Thérésa triomphe avec des chansons volontiers qualifiées de « stupides », mais reprises partout. Ce monde du divertissement populaire est foisonnant, mouvant, difficile à enfermer dans des catégories rigides. Les appellations évoluent avec les lieux, les époques et les usages. La distinction entre artistes de variété, artistes de café-concert et artistes de music-hall est souvent subtile, tant ces univers se chevauchent, surtout entre la fin du XIXᵉ siècle et le début du XXᵉ.

Édouard Manet (1832-1883). Le Café-Concert. Vers 1879 Huile sur toile.
Café-concert : un spectacle de proximité, intime, mêlant chansons, numéros comiques et curiosités, au plus près du public.
Music-hall : le même esprit de diversité, mais porté par des salles plus vastes, une mise en scène spectaculaire et une ambition visuelle affirmée.
Variété : un terme générique, englobant l’ensemble de ces formes de divertissement populaire.
Un chanteur pouvait débuter dans un café-concert, devenir une vedette de music-hall et être qualifié d’artiste de variété tout au long de sa carrière. Plus qu’une classification stricte, ces mots racontent une circulation des artistes, des styles et des publics, au cœur d’un spectacle vivant en constante transformation. Contrairement à l’artiste de rue, la variété se joue en salle. Contrairement au café-concert, elle ne repose pas principalement sur la chanson. Et contrairement au music-hall, elle ne nécessite pas forcément de décors fastueux ni de grandes mises en scène. Elle est l’art du numéro pur.

Music-hall. Wikipedia
Arthur Roberts, né en 1852 à Londres et décédé en 1933, était un acteur, chanteur et artiste de music-hall britannique d'une grande popularité. Il est considéré comme l'une des figures les plus importantes de cette forme de divertissement qui a fleuri en Grande-Bretagne au XIXe et au début du XXe siècle. Un maître du travestissement et de l'humour Roberts était particulièrement connu pour ses interprétations de pantomime dames, des personnages féminins exagérés traditionnellement joués par des hommes dans les pantomimes britanniques. Son talent pour le travestissement et son sens de l'humour en faisaient un artiste très apprécié du public.

Arthur Roberts, acteur britannique, comédien et artiste de music-hall, 1888
Au-delà des pantomimes, Roberts a également excellé dans les farces, les burlesques et les comédies musicales, où il incarnait des personnages souvent comiques et excentriques. Son style, caractérisé par une énergie débordante et une voix puissante, a marqué toute une génération de spectateurs. Une influence durable sur le théâtre britannique L'influence d'Arthur Roberts sur le théâtre britannique est indéniable. Il a contribué à populariser le music-hall et à en faire une forme d'art à part entière. Son héritage se retrouve aujourd'hui encore dans les pantomimes britanniques et dans le travail de nombreux comédiens.

Carte postale promotionnelle pour Arthur Roberts (1852-1933) par Stanley Cock Cachet de la poste du 4 mai 1907.
Florentine : l’art délicat de l’équilibre
Vers 1890–1910 : Sur les scènes des cafés-concerts et des premières salles de music-hall, certains artistes captivent le public sans dire un mot. Florentine appartient à cette famille-là. Son numéro repose sur une prouesse simple en apparence : faire tourner et tenir en équilibre plusieurs assiettes au sommet de longues tiges souples, tout en conservant grâce et maintien. La photographie promotionnelle la montre concentrée, élégante, en costume de scène soigné. Rien d’exotique ni de grotesque ici : l’effet naît de la précision. Les plateaux tournent, frémissent, menacent de chuter. Le suspense fait partie du spectacle. Chaque mouvement est calculé, chaque geste retient l’attention.

Ce type de numéro appartient pleinement à l’univers des artistes de variété. Il ne repose ni sur la chanson, ni sur un décor fastueux, mais sur la virtuosité du numéro pur. Quelques minutes suffisent pour provoquer l’étonnement, parfois l’angoisse, puis l’applaudissement. Ces artistes circulent alors entre établissements de quartier et scènes plus vastes. Le public apprécie cette modernité technique, cette démonstration d’adresse qui témoigne d’un goût nouveau pour la performance visuelle. Florentine incarne ainsi une facette essentielle du divertissement populaire de la fin du 1800 : un art bref, précis, silencieux, où l’équilibre devient spectacle.
Après 1888 : À la fin du 1800, les scènes parisiennes raffolent des numéros dits « excentriques ». L’affiche de Laforgue et Mily, imprimée par Charles Lévy à Paris, en est une parfaite illustration. On y promet « Trucs. Transformations. Danses grotesques ». Tout un programme. Le terme « bouffes excentriques » désigne alors des spectacles mêlant parodie, travestissement, caricature et fantaisie visuelle. Les artistes jouent sur la transformation rapide, les contrastes physiques, les déformations comiques. Nain et géante, cavalcade grotesque, fanfare extravagante : le rire naît du décalage et de l’outrance. Ces numéros appartiennent pleinement à l’univers des artistes de variété. Ils reposent sur l’efficacité du numéro pur : quelques minutes, une idée forte, un effet visuel immédiat. Pas de grand décor, pas de drame structuré. L’art est dans la surprise, dans la mécanique du comique, dans la virtuosité de l’enchaînement. Ce type de spectacle circule entre cafés-concerts et premières salles de music-hall. Les catégories ne sont pas encore figées. Un même duo peut se produire dans une salle de quartier puis dans un établissement plus vaste, selon le succès rencontré. L’affiche, colorée et foisonnante, reflète ce monde du divertissement populaire : mouvant, inventif, parfois jugé frivole, mais d’une redoutable efficacité scénique. Ici, la variété ne signifie pas dispersion. Elle signifie diversité assumée, transformation constante et liberté de ton. Un art du numéro, vivant, direct, conçu pour capter l’attention dès la première seconde.

Trucs. Transformations. Danses grotesques. LAFORGUE. MILY. Bouffes Excentriques. Les seuls créateurs de ce genre. Dessinateur anonyme. Imprimerie Charles Lévy (Paris). Après 1888 Musée Carnavalet, Histoire de Paris
Luise Bauhofer est une artiste de scène active au début du XXᵉ siècle, évoluant dans les milieux du cirque, du music-hall et des spectacles de variétés en Europe centrale, notamment en Allemagne. Son nom l’inscrit dans un environnement artistique où plusieurs interprètes portant le patronyme Bauhofer sont attestés à la même période.
Elle se distingue par des numéros de danse de fantaisie et de caractère, reposant sur une forte présence scénique, une gestuelle expressive et des costumes spectaculaires, emblématiques de l’esthétique des scènes de variétés de l’époque.

Cette photographie colorisée est un portrait promotionnel de Luise Bauhofer, réalisé vers 1905–1915. Elle la montre dans un costume de scène spectaculaire, combinant rayures, ornements et éléments décoratifs, typiques de l’esthétique du music-hall et du cabaret de l’époque.
Mlle Pétrescu Active à la fin du XIXᵉ siècle, Mlle Pétrescu est une danseuse-acrobate qui se produit dans les grands établissements de spectacle parisiens, à la frontière du music-hall, du café-concert et de l’acrobatie. Surnommée « la merveille du XIXᵉ siècle », elle incarne cette génération d’artistes féminines dont le succès repose sur la virtuosité corporelle, la prise de risque et l’étonnement visuel. Son numéro de danse sur les mains exige une maîtrise extrême de l’équilibre, de la souplesse et de la force, dans une époque où l’exploit physique féminin est encore perçu comme exceptionnel. Présentée avant le bal, elle participe pleinement à l’identité spectaculaire du Paris nocturne, où le corps devient un vecteur de fascination, de modernité et de transgression légère.

Cette affiche lithographiée, datable des années 1890, est une affiche promotionnelle réalisée pour le Moulin Rouge, annonçant les représentations quotidiennes de Mlle Pétrescu. Imprimée par Ch. Lévy (Paris), comme indiqué sur l’affiche, elle met en scène l’exploit acrobatique dans une composition spectaculaire, destinée à capter immédiatement le regard des passants.