01 Jan
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1670 : Par arrêté du 8 juin, Louis XIV ordonne la continuation du Cours qui, traversant l’enclos et le marais du Temple, relie la porte Saint-Antoine à la rue des Filles-du-Calvaire. On comble les fossés, on plante des arbres, on élève un rempart, et la promenade s’étire bientôt jusqu’à la porte Saint-Martin. Ainsi naît le boulevard du Temple, promis à une destinée singulière : devenir l’un des cœurs battants du théâtre parisien.

Le nom de ‘Quartier du Temple’ rappelle l’ancienne présence de l’Ordre du Temple, ces moines-soldats qui avaient établi sur ces terrains le siège de leur ordre. À la fin du 17e siècle, le lieu demeure encore en lisière de la ville dense : un vaste espace de promenade, large et aéré, propice aux rassemblements.

Vers 1788 : Parade devant un théâtre des boulevards, probablement le théâtre des Associés, boulevard du Temple.
Cette peinture d’école française montre l’une de ces parades données sur un balcon ou une estrade pour attirer les passants. Costumes éclatants, figures de comédie, foule bigarrée : le spectacle commence dans la rue avant même l’ouverture du rideau. Le boulevard du Temple, encore à la veille de la Révolution, apparaît déjà comme un théâtre à ciel ouvert où se mêlent élégants, artisans, enfants et curieux. La scène illustre parfaitement cette tradition foraine qui donnera naissance au futur « boulevard du Crime ». Musée Carnavalet – Histoire de Paris.

Début du 18e siècle : La foule attire les artistes. Saltimbanques, bateleurs, montreurs de curiosités y dressent leurs parades. Le sieur Gandon, vétéran de la foire Saint-Germain, y installe une première baraque. Parmi ses comédiens figure un sujet remarqué : le père Nicolet, Arlequin agile et populaire. 

1760 : Un fils de Nicolet, pitre et acrobate, tente à son tour l’aventure et s’improvise directeur forain. Le succès est rapide. La salle devient trop étroite pour contenir les rires et la foule. 

1764 : Nicolet loue un terrain voisin et fait bâtir une nouvelle salle dont il devient propriétaire. 

1767 : Après trois années de luttes administratives et de difficultés matérielles, la façade affiche fièrement « Salle des Grands Danseurs ». Le boulevard commence à se structurer autour de véritables établissements fixes.

Vers 1802–1820 : Théâtre de la Porte-Saint-Martin, boulevard Saint-Martin.
Ce dessin montre la façade du Théâtre de la Porte-Saint-Martin, grande scène du drame et du mélodrame à l’extrémité du boulevard du Temple. Sous l’auvent, fiacres et spectateurs se pressent, illustrant l’effervescence du futur « boulevard du Crime ». Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.


Vers 1815–1820 : Bobèche et Galimafré au boulevard du Temple.
Cette estampe colorisée illustre l’effervescence du « boulevard du Crime » à son apogée. Bobèche et Galimafré, figures comiques issues du théâtre populaire et de la pantomime, incarnent l’esprit satirique et carnavalesque des scènes du boulevard. Autour d’eux, la foule élégante et populaire se mêle, tandis que musiciens, bonimenteurs et acteurs prolongent le spectacle jusque dans la rue. L’image restitue cette atmosphère de kermesse permanente où le théâtre déborde des salles pour envahir la promenade. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.

Fin des années 1760 : Le succès rend audacieux. Nicolet délaisse peu à peu marionnettes et simples parades pour engager de véritables acteurs. Il confie l’écriture de ses petites pièces comiques à un machiniste de l’Opéra-Comique, Taconnet, esprit railleur et bon enfant, à la verve populaire assumée. Ses farces séduisent la brave populace parisienne tandis que les gens du beau monde viennent volontiers s’encanailler dans cette salle mi-baraque, mi-théâtre. 

1770 : Un incendie détruit la Salle des Grands Danseurs. Nicolet reconstruit aussitôt. Après une représentation donnée à Choisy devant Louis XV et Madame du Barry, il obtient l’autorisation d’inscrire sur sa façade « Théâtre des Grands Danseurs du Roi ». La baraque foraine accède à une reconnaissance officielle.

Vers 1830 : Bivouac au boulevard du Temple.
Cette estampe montre un campement militaire installé au cœur du quartier des théâtres. Soldats en faction, feu de camp et tentes provisoires contrastent avec l’image festive du « boulevard du Crime ». Le lieu de plaisirs devient ici un espace surveillé, rappelant combien l’histoire du boulevard du Temple est aussi traversée par les tensions politiques du 19e siècle. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.

Fin du 18e siècle : Sous le règne de Louis XVI, puis pendant la Révolution et l’Empire, la relative liberté théâtrale favorise la multiplication des scènes. Ce qui n’était qu’un alignement de constructions légères devient progressivement un véritable quartier de spectacles. 

1815–1848 : Le boulevard du Temple atteint son apogée populaire. On le surnomme alors le ‘boulevard du Crime’, non en raison de faits divers réels mais à cause des mélodrames spectaculaires qui s’y jouent chaque soir : assassinats, enlèvements, enfants perdus, héritiers spoliés, brigands au grand cœur et reconnaissances finales au dernier acte. Le public vient frissonner devant ces crimes de théâtre qui font vibrer les foules. C’est à cette époque que se concentrent, principalement du côté des numéros pairs, de nombreux établissements parmi lesquels le Théâtre Impérial du Cirque, le Théâtre de la Gaîté, le Théâtre des Folies Dramatiques, le Théâtre des Funambules immortalisé par Deburau et son Pierrot, le Théâtre des Délassements Comiques, le Théâtre Lazary, le Théâtre Lyrique, ainsi que le Café des Mousquetaires qui prolonge dans la rue l’effervescence des scènes voisines. Le boulevard offre alors une densité théâtrale unique en Europe.

Le boulevard du Temple photographié par Louis Daguerre.
Cette vue célèbre est considérée comme l’un des tout premiers paysages urbains photographiés au monde. Réalisée depuis la fenêtre de l’atelier de Daguerre, elle montre un boulevard apparemment désert. En réalité, le long temps de pose a effacé la circulation et les passants ; seul un homme immobile, en train de se faire cirer les chaussures, demeure visible en bas à gauche. Le « boulevard du Crime », si animé quelques années plus tôt, entre ici dans l’histoire par le regard naissant de la photographie. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.

La rue elle-même devient spectacle. Les parades se jouent sur le trottoir, les bonimenteurs haranguent les passants, les musiciens attirent la foule. On flâne, on compare les affiches, on passe d’une salle à l’autre. Ouvriers, étudiants, petits employés, bourgeois curieux et élégantes en quête d’émotions s’y croisent. La promenade royale est devenue une kermesse permanente, une foire dramatique où la rue et la scène se confondent. 

1820 : Le chansonnier Marc-Antoine Désaugiers résume l’attachement populaire dans ces vers : « La seul’ prom’nade qu’a du prix, la seule dont j’suis épris, la seule où j’m’en donne, où je ris, c’est l’boul’vard du Temple à Paris ! » 

Années 1860 : Les grands travaux haussmanniens transforment profondément le quartier et entraînent la disparition de la plupart des façades théâtrales. Le « boulevard du Crime » s’efface physiquement du paysage parisien, mais demeure dans l’histoire du spectacle comme l’un des plus extraordinaires laboratoires du théâtre populaire, né d’une promenade ordonnée par un roi et devenu le royaume du rire, des larmes et des coups de théâtre. 

Un brin d’histoire, certes. Mais surtout un brin de liberté, d’audace et de foule.

Vers 1840–1845 : Le boulevard du Temple à minuit, par Honoré Daumier.
Dans cette lithographie mordante, Daumier saisit la foule quittant les théâtres du « boulevard du Crime ». Les visages sont tendus, surpris, encore imprégnés des émotions du drame qu’ils viennent de voir. Bourgeois en haut-de-forme, familles modestes, spectateurs absorbés ou exaltés : le dessinateur croque avec ironie cette humanité mélodramatique qui prolonge le spectacle jusque dans la rue. Le boulevard devient ici un théâtre à ciel ouvert, où le public, à son tour, entre en scène. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.


Vers 1850 : Les petits théâtres, boulevard du Temple.
Dans cette lithographie issue de la série Scènes et mœurs de Paris, le dessinateur Yves montre la foule massée devant les petites scènes du boulevard. Bonimenteurs, musiciens ambulants et curieux composent un véritable théâtre de rue où le spectacle déborde sur le trottoir. À la veille des transformations haussmanniennes, le « boulevard du Crime » apparaît encore comme un monde bruissant, populaire et intensément vivant. Musée Carnavalet – Histoire de Paris.

Boulevard du Temple 

Le boulevard du Temple considéré comme centre et rendez-vous des plaisirs parisiens.  Pendant plus d’un siècle, ce quartier chéri de la foule a été comme une sorte de foire perpétuelle, succédant aux anciennes foires Saint-Laurent et Saint-Germain, où venaient se grouper, comme dans un lieu d’élection, tous les divertissements, tous les jeux, tous les amusements qui font la joie d’une vaste capitale, aussi avide de plaisirs qu’elle se montre pleine d’âpreté au travail. Quel mélange, quel tohu-bohu, quelles promiscuités, quel étonnant voisinage de grandes et de petites choses ! 

Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent. Paris 1885. Librairie de Firmin-Didot et Cie

1862 : Le boulevard du Temple, par Adolphe Martial Potémont.
Cette vaste peinture panoramique montre le boulevard du Temple peu avant les transformations haussmanniennes. De gauche à droite se succèdent le Théâtre Historique, le Cirque-Olympique, les Folies Dramatiques, la Gaîté, le Théâtre des Funambules et les Délassements-Comiques. Fiacres, promeneurs et élégantes animent cette ultime vision du « boulevard du Crime », encore vibrant de vie à la veille de sa disparition. Musée Carnavalet – Histoire de Paris.

Boulevards (théâtres des) 

Les acteurs des théâtres de Paris où l’on jouait la comédie et le vaudeville désignaient autrefois, avec un petit sentiment dédaigneux, sous cette appellation de ‘théâtres des boulevards’, ceux qui étaient situés sur les boulevards Saint-Martin et du Temple, et tout particulièrement ceux où l’on jouait le drame et le mélo- drame, c'est-à-dire la Porte-Saint- Martin, l’Ambigu, la Gaité et le Cirque. Ils prétendaient, non sans quelque raison d'ailleurs, comme tout le monde a pu le remarquer, que les artistes de ces théâtres, étaient gâté par le goût un peu gros, un peu  vulgaire de leurs spectateurs, qu'ils cherchaient l’effet un peu plus que de raison, sacrifiaient souvent le véritable sentiment artistique a désir d'être applaudis, et se laissaient aller dans ce but à une exagération blâmable, qui se traduisait par de grands éclats de voix, des gestes outrés et de fâcheux coups de talon sur le plancher. 

Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent. Paris 1885. Librairie de Firmin-Didot et Cie

Vers 1860 : les théâtres du boulevard du Temple s’alignent encore, serrés les uns contre les autres.
Gaîté, Funambules, Folies-Dramatiques…
Quelques années plus tard, les percées haussmanniennes effaceront ce « boulevard du Crime » et disperseront ses scènes populaires.

Boulevard du crime 

C’est le sobriquet que la population parisienne avait appliqué naguère au boulevard du Temple, à l’époque où les deux théâtres de l’Ambigu Comique et de la Gaité s’y trouvaient réunis, par allusion aux mélodrames noirs qui se jouaient à ces deux théâtres et qui avaient pour base et pour moyens d’action tous les crimes imaginables :  meurtres, empoisonnements, viols, adultères, incendie et le reste. Ce que les dramaturges du temps ont accumulé de monstruosités et d’infamies dans leurs conceptions scéniques est véritablement formidable. De là ce surnom de ‘boulevard du Crime’ donné par raillerie innocente au boulevard du Temple, et qui lui est resté jusqu’à l’époque de sa disparition et de la destruction des théâtres auxquels il avait jusqu’alors donné asile. 

Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent. Paris 1885. Librairie de Firmin-Didot et Cie


Théâtre-Historique en 1847

Théâtre-Historique (72 boulevard du Temple – aujourd’hui place de la République, Paris) 

1847 : Le Théâtre-Historique est inauguré au 72 boulevard du Temple, au cœur du futur « boulevard du Crime ». Il est fondé à l’initiative d’Alexandre Dumas, qui souhaite disposer d’une scène capable d’accueillir ses grandes fresques dramatiques. L’édifice, vaste et ambitieux, est conçu pour des spectacles à grand déploiement, mêlant décors spectaculaires, figurations nombreuses et reconstitutions historiques. 

Dans le contexte romantique des années 1840, le théâtre devient rapidement un lieu important du drame historique parisien. Il participe pleinement à l’effervescence du boulevard du Temple, alors saturé de scènes populaires où se croisent mélodrames, pantomimes et vaudevilles. 

1851 : La salle prend le nom d’Opéra-National. L’orientation artistique évolue vers un répertoire lyrique, dans un paysage théâtral parisien en pleine recomposition. 

1852 : L’établissement est rebaptisé Théâtre-Lyrique. Sous cette appellation, il s’impose comme l’une des scènes majeures du renouveau musical parisien du milieu du 19e siècle. Il contribue à la diffusion d’œuvres nouvelles et participe à l’animation culturelle du boulevard du Temple à son apogée. 

1863 : Dans le cadre des transformations haussmanniennes et du percement de la future place de la République, le théâtre est démoli. Comme plusieurs salles voisines, il disparaît avec le « boulevard du Crime », effaçant physiquement l’un des hauts lieux du spectacle romantique. 

Ainsi, en moins de vingt ans, le Théâtre-Historique devenu Théâtre-Lyrique aura incarné l’évolution du boulevard du Temple : du drame romantique à l’essor du lyrique, avant de s’effacer sous les grands travaux du Second Empire. Un lieu bref dans le temps, mais central dans l’histoire théâtrale du quartier.

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.


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