André Raffray développe une œuvre singulière, souvent fondée sur la mémoire artistique. Il ne peint pas seulement des scènes : il revisite l’histoire de l’art, réinterprète des figures et recrée des moments culturels emblématiques avec une précision presque théâtrale. Son style figuratif, clair et construit, joue avec la citation et le regard rétrospectif. Il met en scène les artistes eux-mêmes, comme des personnages d’un spectacle intellectuel.

Marcel Duchamp, Gabrielle and Francis Picabia, and Guillaume Apollinaire at a staging of Raymond Roussel’s play Impressions d’Afrique, Théâtre Antoine, Paris. 1977
André Raffray reconstitue une soirée mythique au Théâtre Antoine à Paris : dans la salle, Marcel Duchamp, Francis Picabia, Guillaume Apollinaire et Gabrielle Buffet assistent à la représentation d’Impressions d’Afrique de Raymond Roussel. La scène exotique baignée de lumière contraste avec l’élégance sombre des spectateurs. Raffray ne peint pas seulement un spectacle, mais un moment fondateur de l’avant-garde : le théâtre devient ici le lieu où se fabrique l’histoire de l’art moderne.
Note :
Le titre volontairement très long correspond à la démarche d’André Raffray. Il ne cherche pas un effet poétique, mais une précision historique. Le tableau fonctionne presque comme une reconstitution documentée : le titre nomme les artistes présents, l’œuvre représentée et le lieu, afin d’inscrire la scène dans l’histoire réelle de l’avant-garde parisienne.
Antonina Leonardovna Rzhevskaya appartient à cette génération de peintres russes actifs à la charnière du 19ᵉ et du 20ᵉ siècle, dans un contexte artistique marqué par le réalisme et l’attention aux scènes de la vie contemporaine. Elle s’intéresse particulièrement aux intérieurs et aux atmosphères feutrées. Ce qui l’attire, ce n’est pas l’éclat spectaculaire, mais l’émotion discrète : un regard tourné vers la scène, une posture attentive, une lumière qui glisse sur un visage.
Dans ses scènes de théâtre et d’opéra, la scène disparaît souvent hors champ. Le véritable sujet devient le public, ces silhouettes penchées au balcon, absorbées par l’invisible. Le spectacle se devine à travers l’intensité des regards. Son œuvre témoigne d’un monde culturel raffiné, celui de la Russie urbaine du début du 20ᵉ siècle, qu’elle observe avec délicatesse et retenue.

Scène à l’opéra( vers 1910–1914)
Dans cette composition lumineuse, Rzhevskaya ne montre pas la scène mais le public penché au balcon, absorbé par ce qui se joue hors champ. Les visages, baignés d’une lumière dorée, expriment concentration et attente. Le spectacle devient invisible, presque secondaire. Ce qui importe, c’est l’émotion partagée, la communion silencieuse d’un instant suspendu dans l’architecture somptueuse du théâtre.
Byam Shaw est un peintre, illustrateur et enseignant britannique, formé à la Royal Academy Schools de Londres. Il appartient au courant symboliste et narratif du début du 20ᵉ siècle, avec un goût marqué pour les scènes théâtrales et les compositions élégantes. Son travail mêle sens du décor, atmosphère dramatique et attention aux attitudes. Il s’intéresse souvent aux lieux de représentation, théâtre, opéra, où le regard devient un élément central de la mise en scène.

Les Lunettes, 1909
Dans cette illustration de 1909, Byam Shaw place le spectateur dans l’ombre d’une loge. Au premier plan, deux hommes observent la salle à l’aide de jumelles de théâtre, tandis que l’immense auditorium se déploie en profondeur sous les dorures des balcons. La scène n’est pas visible. Le sujet, ce sont les regards, la curiosité, le rituel social du spectacle. Le théâtre apparaît comme un lieu d’observation réciproque : on vient voir, mais aussi être vu.
Peintre américain formé à New York puis à Paris, Charles Courtney Curran s’inscrit dans une tradition académique nourrie d’influences impressionnistes. Il est surtout connu pour ses scènes lumineuses de jeunes femmes en plein air, baignées de clarté et d’élégance. Mais il s’intéresse aussi à la vie culturelle de son époque. Dans ses scènes de théâtre ou d’opéra, il capte l’atmosphère mondaine des grandes salles new-yorkaises, où le spectacle se joue autant sur scène que dans les loges.

Metropolitan Opera House, New York, 1895
Dans cette typogravure de 1895, le regard se partage entre la scène et la salle. Au premier plan, un couple élégant observe la représentation depuis une loge courbe, tandis que l’immense salle du Metropolitan Opera House s’étage en profondeur. La scène montre des figures ailées suspendues dans un décor théâtral, mais l’attention glisse vers le public, dense et animé. Le spectacle devient double : celui qui se joue sous les projecteurs, et celui des regards, des présences et des mondanités dans l’architecture dorée du théâtre.

Autoportrait, 1892
Illustrateur et peintre américain, il est surtout connu pour ses scènes élégantes publiées dans les grands magazines du début du 20ᵉ siècle. Clarence Frederick Underwood s’intéresse aux codes sociaux, aux regards, aux tensions discrètes des milieux mondains. Son œuvre capte l’atmosphère raffinée des théâtres et des opéras, où le spectacle se joue autant dans la salle que sur la scène. Chez lui, la représentation devient théâtre intime : le décor est élégant, mais l’essentiel se lit dans les visages et les silences.

The Only Two at the Opera (Les Deux Seuls à l’Opéra), 1912
Dans une loge d’opéra, un homme élégant se penche vers une jeune femme au regard baissé. Autour d’eux, la foule est présente, mais semble s’effacer. La lumière douce souligne les visages, les gants blancs, le velours rouge du siège. Underwood ne montre pas la scène : il montre l’instant suspendu d’un échange discret, où le véritable spectacle se joue entre deux regards.
Federico Zandomeneghi est un peintre italien installé à Paris, proche du cercle impressionniste. Ami de Degas, il partage avec lui un intérêt pour les scènes de la vie moderne et pour l’observation attentive des figures féminines. Son œuvre se distingue par une lumière douce, une palette délicate et une attention particulière aux gestes et aux attitudes. Il peint souvent des intérieurs, des loges de théâtre, des femmes absorbées dans un instant intime. Chez lui, le spectacle n’est pas spectaculaire : il est silencieux, observé à hauteur de regard.

Au théâtre (Al Teatro) vers 1885–1895
Dans cette scène intime, quatre femmes élégantes se penchent au-dessus de la balustrade d’une loge. Les visages sont baignés d’une lumière chaude qui tranche avec le fond sombre du théâtre. Zandomeneghi ne montre pas la scène : il s’attarde sur les regards, les attitudes, l’attente. Le spectacle semble hors champ. Ce qui compte ici, c’est la présence féminine, la grâce des gestes, la concentration silencieuse. Le théâtre devient un espace d’observation délicate, où la lumière révèle les émotions plus que l’action.
Georges Bottini est un peintre et affichiste français, proche du monde des cafés-concerts et des théâtres parisiens de la fin du 19ᵉ siècle. Son œuvre s’inscrit dans l’atmosphère de la Belle Époque : élégance, modernité mondaine, lumière artificielle et silhouettes féminines stylisées. Il observe avec finesse la vie nocturne parisienne, captant les attitudes, les regards et la comédie sociale qui se joue autant dans la salle que sur la scène.

Au théâtre. 1898
Dans cette scène de loge ou de balcon, des femmes élégantes se penchent au-dessus de la balustrade. Chapeaux larges, décolletés et étoffes sombres contrastent avec les lumières dorées du théâtre. Bottini ne montre pas la scène elle-même : il peint le public.
Le spectacle devient miroir social. Le théâtre est ici un lieu d’observation, de séduction et de représentation, autant pour ceux qui regardent que pour ceux qui sont regardés.
Oscar Bluhm est un peintre et illustrateur allemand. Après des débuts marqués par des sujets historiques et militaires, il se consacre davantage aux scènes élégantes et aux portraits. Son style, raffiné et sensible, capte l’atmosphère mondaine de son époque.

Im Opernhaus (À l’Opéra) 1912
Dans cette scène de loge d’opéra, des femmes en robes claires et gants longs se penchent au-dessus du balcon, observant la salle ou la scène invisible. Les regards se croisent, les éventails s’ouvrent, les conversations murmurent. Bluhm ne peint pas le spectacle lui-même, mais l’instant social qui l’entoure.
Le théâtre devient ici un lieu de représentation mondaine, où l’on vient autant voir que se montrer.
Tavík František Šimon est peintre et graveur, formé à Prague puis à Paris, où il s’installe au début du 20ᵉ siècle. Il s’intéresse aux grandes capitales européennes et à leurs atmosphères : rues animées, cafés, théâtres et lieux de sociabilité. Son travail se distingue par une attention particulière à la lumière artificielle et aux ambiances urbaines. Il capte les effets de profondeur, les perspectives de salle, et le jeu des regards entre les spectateurs.

In the Theatre, Paris (vers 1905–1910)
Dans cette scène parisienne, Šimon place le spectateur au cœur de la salle. Au premier plan, un couple élégant observe la représentation depuis son fauteuil, tandis que les balcons dorés s’élèvent en arrière-plan, animés par la foule. La scène reste hors champ. Ce qui importe, c’est l’atmosphère : lumière chaude des lampes, velours rouge, murmure du public. Le théâtre devient un espace social autant qu’artistique, lieu où l’on regarde et où l’on est regardé.

Autoportrait vers 1900–1905
Thomas Reynolds Lamont est un peintre et aquarelliste britannique du 19ᵉ siècle, membre associé de la Royal Watercolour Society (A.R.W.S.). Il s’inscrit dans la tradition anglaise de la scène narrative, attentive aux gestes et aux codes sociaux. Ses œuvres montrent souvent des intérieurs élégants, des scènes mondaines ou des instants observés avec précision. Il s’intéresse aux attitudes, aux regards, aux interactions discrètes entre les personnages. Le théâtre et l’opéra deviennent chez lui des lieux d’observation raffinée de la société.

At the Opera
Dans cette scène vue depuis une loge, une femme élégante observe la scène à l’aide de jumelles tandis qu’un homme se penche vers elle. Derrière eux, la salle apparaît en profondeur, animée par les spectateurs et les lumières. La scène elle-même reste secondaire. L’attention se concentre sur le jeu des regards, la proximité des corps, la mise en scène sociale du théâtre. L’opéra devient ici un espace de représentation double : celui du spectacle et celui des relations humaines.
Note : Thomas Reynolds Lamont (1826–1898), peintre britannique et membre de la Royal Watercolour Society, ne doit pas être confondu avec Thomas W. Lamont (1870–1948), banquier américain associé à la maison J.P. Morgan. Les homonymies ont parfois entraîné des attributions erronées.
Peintre hongrois du 20e siècle, Vida Gábor s’est attaché à représenter des scènes de la vie quotidienne avec une précision presque théâtrale. Son style figuratif, très construit, joue sur la lumière intérieure et l’observation fine des attitudes humaines.

In the Theatre (ou simplement At the Theatre) (probablement années 1980–1990)
Cette scène d’opéra nous place dans une loge latérale. Tandis que le spectacle se joue hors champ, l’attention se déplace vers les spectateurs. Une femme en robe rouge, espiègle et vivante, se penche vers un homme âgé absorbé par son programme. Le contraste entre la lumière dorée de la salle et l’intimité de la loge crée une atmosphère à la fois élégante et légèrement ironique. Ici, le véritable spectacle n’est peut-être pas sur scène, mais dans les regards, les gestes et les petits drames mondains qui se jouent dans l’ombre des balcons.