
À la fin du 19ᵉ siècle, le dresseur G. Lockhart s’impose comme l’un des maîtres du numéro comique avec éléphants. Présenté aux Folies-Bergère, son spectacle ne repose pas sur la simple démonstration de force ou d’obéissance, mais sur une véritable mécanique burlesque. Les éléphants y apparaissent costumés, intégrés à des situations inattendues : bicyclette, instruments de musique, mobilier miniature. Le contraste entre la masse imposante de l’animal et la délicatesse des accessoires produit un effet comique immédiat. Le public rit de voir l’immense pachyderme s’adapter à des gestes humains, presque domestiques. Le vélo, symbole de modernité dans les années 1890, ajoute une dimension supplémentaire. L’éléphant n’est plus seulement exotique : il participe au monde contemporain. Il s’inscrit dans l’univers urbain et technique du spectateur. L’animal devient acteur du progrès.

Affiche lithographiée en couleurs réalisée en 1890 à Paris, imprimée par F. Appel (21 rue Oberkampf), annonçant le numéro de G. Lockhart et ses éléphants aux Folies-Bergère.
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.
Lockhart comprend parfaitement la puissance du décalage visuel. Là où d’autres numéros misent sur la tension dramatique, il privilégie l’absurde et la surprise. Les éléphants se couchent sur des divans, manipulent des objets fragiles, exécutent des gestes quotidiens qui semblent incompatibles avec leur taille. Ce type de spectacle marque une évolution du dressage vers une forme plus narrative et comique. L’éléphant n’est plus seulement un symbole d’exotisme ou de puissance maîtrisée : il devient personnage. Son volume impressionne, mais son comportement amuse. Dans l’histoire du music-hall, les éléphants de Lockhart illustrent ainsi une étape où l’animal savant entre pleinement dans la culture du divertissement moderne, mêlant performance, caricature et fascination pour la nouveauté.
À la fin des années 1800, l’éléphant devient l’une des grandes attractions des scènes européennes. Déjà vedette des cirques itinérants, il entre aussi dans les grands établissements urbains, où sa simple présence suffit à susciter l’émerveillement. Animal massif et majestueux, l’éléphant fascine par le contraste entre sa puissance naturelle et la précision des exercices qu’on lui fait exécuter. Monter sur un tabouret, tenir en équilibre sur un piédestal, manipuler des objets avec la trompe, battre la mesure ou participer à une saynète : ces numéros jouent sur l’idée de maîtrise et de discipline.

Affiche non identifiée. 1882. Source gallica.bnf.fr / BnF
Le public de la Belle Époque est sensible à cette démonstration d’intelligence animale. On admire la mémoire de l’éléphant, sa capacité d’apprentissage et sa docilité apparente. L’animal devient presque un partenaire de scène, parfois intégré à de véritables tableaux exotiques inspirés des récits orientaux ou coloniaux alors en vogue. Dans ces spectacles, l’éléphant ne représente pas seulement une prouesse de dressage. Il incarne aussi l’ailleurs, le voyage, l’exotisme. Son apparition sur une scène parisienne transporte symboliquement le spectateur vers des contrées lointaines, nourrissant l’imaginaire d’une époque marquée par les expositions universelles et les récits d’exploration.
Comme pour l’ensemble des animaux savants, ces numéros appartiennent aujourd’hui à une histoire du divertissement que l’on observe avec recul. Ils témoignent d’un moment où la scène mêlait curiosité zoologique, fascination scientifique et goût du spectaculaire. Les éléphants artistes ont ainsi occupé une place singulière dans l’essor du grand spectacle moderne : impressionnants par leur taille, mais applaudis pour leur précision, ils incarnaient à la fois la force et la mise en scène maîtrisée de la nature.
Les éléphants & Sir Edmunds : un numéro dramatique aux Folies-Bergère (vers 1890)
À la fin du 19ᵉ siècle, certains numéros animaliers ne se contentent plus de démontrer l’adresse ou l’obéissance des bêtes : ils construisent de véritables scènes théâtrales. Le numéro des Éléphants & Sir Edmunds, présenté aux Folies-Bergère, appartient à cette veine spectaculaire où le dressage devient mise en scène. Ici, l’éléphant n’est pas seulement un exécutant d’exercices. Il devient acteur d’un tableau dramatique. L’homme en redingote, parfois présenté comme explorateur ou savant, semble menacé, soulevé ou retenu par l’animal. La tension apparente entre force brute et fragilité humaine constitue le ressort du numéro.

Chéret, Jules (1836-1932). Illustrateur. Folies-Bergère. Tous les soirs les éléphants & Sir Edmunds : Affiche Chéret. 1877. Source gallica.bnf.fr / BnF
Le public ne vient plus seulement admirer une prouesse technique. Il assiste à une situation : danger simulé, sauvetage feint, domination maîtrisée. Le suspense fait partie intégrante de la représentation. On joue avec la peur, mais une peur encadrée, contrôlée par le dresseur. Ces tableaux s’inscrivent dans l’imaginaire colonial et orientaliste de la Belle Époque. L’éléphant évoque l’Inde, l’Afrique ou les territoires lointains, tandis que le personnage européen incarne l’explorateur moderne. La scène transpose sur le plateau les récits d’aventure qui nourrissent alors la presse illustrée et les expositions universelles.
Le numéro témoigne aussi de l’évolution du spectacle animalier : on ne montre plus seulement ce que l’animal sait faire, on raconte une histoire avec lui. L’animal devient partenaire dramatique, presque protagoniste. Ainsi, les éléphants de Sir Edmunds illustrent une étape nouvelle dans l’histoire des animaux savants : celle où le dressage quitte la simple démonstration pour entrer pleinement dans la dramaturgie du grand spectacle parisien.