01 Jan
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1914 : la guerre éclate. À Paris, les théâtres ferment un temps, puis rouvrent prudemment. On joue des pièces patriotiques, on organise des soirées de bienfaisance, mais l’horreur des tranchées, à deux ou trois cents kilomètres de la capitale, reste encore lointaine pour le public des boulevards. Sur le front, pourtant, les soldats improvisent déjà leurs propres divertissements : quelques planches, un camarade chansonnier, un autre imitateur, et l’on tente d’oublier, le temps d’une soirée, la boue et les obus.

C’est dans ce contexte qu’Émile Fabre, administrateur général de la Comédie-Française, se souvient d’un précédent du 18e siècle : le Théâtre du Maréchal de Saxe, qui accompagnait les armées. L’idée prend forme : créer un Théâtre aux Armées, composé d’artistes volontaires issus de tous les milieux du spectacle. Ils iraient jouer dans les cantonnements et les hôpitaux proches du front, apportant aux combattants ce que Paris sait offrir de mieux : la parole, la musique, le rire.

Théâtre des Poilus (vers 1916) Représentation organisée pour les soldats pendant la Grande Guerre. Sous un décor improvisé, les poilus assistent à un spectacle au plus près du front, parenthèse fragile au cœur du conflit.

Les autorisations militaires sont longues à obtenir. Le projet inquiète : sécurité, discipline, déplacements en zone dangereuse. Mais la nécessité morale finit par s’imposer. La première représentation a lieu le 9 février 1916 au Crocq. Les artistes, dès leur arrivée en zone de guerre, sont soumis à une stricte discipline militaire. On joue sur des tréteaux sommaires, devant des rangées de capotes bleu horizon. Puis peu à peu, des dispositifs démontables sont conçus, standardisant ces scènes éphémères.

Au début, les grandes vedettes donnent l’exemple : Sarah Bernhardt, Cécile Sorel, Mayol. Leur présence frappe les esprits. Puis viennent des troupes plus hétéroclites, composées d’habitués courageux et enthousiastes. Plus de trois cents artistes participent à plus de 1 200 représentations. On estime qu’environ 1 500 000 soldats assistent à ces spectacles.

Félix Mayol au front (vers 1915-1916) Le chanteur Félix Mayol, en habit de scène, se produit devant des soldats pendant la Grande Guerre. Figure populaire du café-concert, il apporte aux poilus quelques instants de légèreté et de chanson au cœur du conflit.

Les « revues aux armées », apparues dès l’été 1915, mêlent chansonnettes, saynètes, numéros de music-hall. Légères, parfois grivoises, elles offrent un exutoire bienvenu. À côté de ces revues, le Théâtre aux Armées propose de véritables représentations dramatiques : extraits de pièces classiques, scènes comiques, lectures, airs d’opéra.

Les témoignages conservés – photographies, articles de presse, programmes, lettres, journaux intimes de comédiennes – révèlent l’émotion de ces rencontres. Les comédiens passent, les soldats s’en vont. Sur ces scènes improvisées, l’art devient une parenthèse fragile : quelques heures de lumière au cœur de la nuit.

Sarah Bernhardt auprès des soldats (vers 1916) Sarah Bernhardt, déjà légende du théâtre, pose entourée de soldats durant la Grande Guerre. Malgré son âge et la fatigue, elle se rend au plus près du front pour soutenir le moral des troupes par sa présence et ses lectures.

Le Théâtre aux Armées ne fut ni un simple divertissement, ni une anecdote marginale. Il participa à la survie morale d’une armée épuisée. L’Armée elle-même reconnut finalement l’utilité de cet exutoire artistique.

Dans cette « petite épopée » de la Grande Guerre, les histrions parisiens risquèrent leur santé, parfois leur vie, pour rappeler à ceux qui vivaient l’enfer quotidien qu’un monde existait encore au-delà des tranchées : un monde de voix, de musique et de théâtre.

Représentation en plein air (vers 1916-1917) Sur une scène démontable installée près du front, des comédiens jouent devant des soldats assis à même le sol. Décor sommaire, piano en guise d’orchestre : le Théâtre aux Armées s’adapte aux conditions de guerre pour offrir aux poilus un moment de théâtre au cœur du conflit.


Le théâtre chez les Alpins

Le Petit journal - 1897.

Nos braves petits chasseurs alpins qui si gaillardement défilent et manœuvre le long de la côte méditerranéenne ont parfois de durs moments de fatigues et de terribles occasions de danger. Pour se réconforter, quelques-uns d’entre eux appartement au 13é bataillon et cantonnés à Lans-le-Bourg, en Savoie, ont eu l’idée de reprendre la tradition, trop longtemps interrompue, des représentations théâtrales au camp. Sans remonter jusqu’au maréchal de Saxe qui fit, comme on sait, venir Mlle Favart au milieu de ses troupes, on peut rappeler les spectacles organisés par les zouaves en Crimée, spectacles souvent interrompus par une alerte. On voyait alors la jeune première ou l’ingénue, représentées par des guerriers barbus, s’élancer prestement sur son fusil et courir à l’ennemi. Plus tard il y eut souvent théâtre au camp de Châlons. Les Alpins du 13e bataillon ont merveilleusement réussi. Le directeur de la troupe, comédien avant son incorporation au corps, avait si bien fait les choses que ce fut un ravissement parmi les spectateurs, à savoir les notables du pays, les excellents douaniers et les non moins bons gendarmes à qui les Alpins firent très cordialement les honneurs de leur théâtre improvisé. 


Camp de Châlons

Lithographie représentant un théâtre installé au camp militaire de Châlons en 1870. Sous un pavillon illuminé, des soldats assistent à une représentation en plein air, rappelant que le spectacle accompagne aussi les armées en temps de guerre.

Camp de Châlons (Militaire) Le Théâtre : non identifié. 1870. Source gallica.bnf.fr / BnF


Fête du soldat

Cercle national du soldat, Paris (5 juillet 1914) Dans la cour du Cercle national du soldat, rue Chevert à Paris, un théâtre provisoire est installé pour célébrer la « fête du soldat ». Quelques semaines avant le déclenchement de la guerre, acteurs et militaires se réunissent déjà autour d’un spectacle patriotique, prémices des futures représentations aux armées.

Agence Rol. Agence photographique (commanditaire). 5-7-14, fête du soldat, fête au Cercle national du soldat de Paris, 15, rue Chevert, les acteurs dans un théâtre monté dans la cour devant les bâtiments du Cercle.1914. Source gallica.bnf.fr / BnF


Le Théâtre au front

Près des lignes ennemies, dans la zone de combat, Maurice Hamel, régisseur du théâtre au front, organise des représentations sur la scène démontable.

'Mon Capitaine, je me ferai un plaisir de venir, selon ma promesse, organiser une représentation mercredi à ‘Brix’. J’aurai quelques gros éléments et j’espère également en trouver au PAD . Croyez mon Capitaine à mes sentiments respectueux. Maurice Hamel'


Le Théâtre sur le Front 

Le Théâtre sur le Front – Supplément illustré du Petit Journal (1915) Gravure publiée en 1915 montrant des soldats assistant à une scène comique dans un théâtre improvisé près du front. Rires, costumes et décors de fortune contrastent avec la guerre toute proche : le spectacle devient un exutoire et un moment de fraternité pour les combattants.


Représentation théâtrale

Représentation théâtrale devant les troupes (1913) Sous un abri de fortune décoré de branchages et d’un drapeau français, un soldat se produit devant ses camarades rassemblés en plein air. Prise peu avant la Grande Guerre, cette photographie montre combien le spectacle accompagne déjà la vie militaire, comme moment de cohésion et de détente.

Lavagne, Raymond (1890-1914). Photographe présumé. 1913. Source gallica.bnf.fr / BnF


Représentation théâtrale  prisonniers

Représentation théâtrale de prisonniers français – Pleissenburg, Leipzig (1870-1871) Gravure représentant des prisonniers français de la guerre franco-prussienne donnant un spectacle à la forteresse de Pleissenburg, à Leipzig. Même en captivité, le théâtre devient un moyen de préserver dignité, cohésion et moral face à l’épreuve de la guerre.

Représentation théâtrale par des prisonniers français de la Guerre franco-prussienne à la Pleissenburg, Leipzig, Allemagne


Sarah Bernhardt

Dieulouard (Meurthe-et-Moselle) – Sarah Bernhardt à l’hôpital (vers 1916) Sarah Bernhardt pose entourée de soldats et de blessés après une représentation donnée à l’hôpital de Dieulouard. Au plus près du front, la grande tragédienne vient offrir sa voix et sa présence comme réconfort aux combattants convalescents.

Dieulouard (Meurthe-et-Moselle). Le théâtre aux armées. Mme Sarah Bernhardt après la représentation donnée aux blessés de l'hôpital. [légende d'origine]


Théâtre au front à l'abbaye de Longpont

Le Théâtre au front – Abbaye de Longpont (Aisne), 1916 Ces photographies prises à l’abbaye de Longpont en 1916 montrent le Théâtre aux Armées dans toute sa réalité : les coulisses improvisées, la proximité entre artistes et soldats, et l’ampleur du public rassemblé au cœur d’un site marqué par la guerre. Dans ce décor monumental chargé d’histoire, comédiens, officiers et poilus partagent un même moment de spectacle. Entre solennité et détente, ces images témoignent de cette parenthèse fragile où le théâtre vient, quelques heures durant, suspendre le fracas du front.

Actrices en costume et soldats partagent un moment de détente avant ou après la représentation. Entre accessoires, fleurs et verres levés, la scène révèle l’envers du décor du Théâtre aux Armées. Agence Rol. Agence photographique (commanditaire). Le Théâtre au front à l'abbaye de Longpont, en coulisses (Aisne). 1916. Source gallica.bnf.fr / BnF


Des centaines de soldats et quelques civils assistent au spectacle dans le cadre monumental de l’abbaye de Longpont. Le théâtre s’installe au cœur même d’un paysage marqué par la guerre. Le Théâtre au front à l'abbaye de Longpont (Aisne), les spectateurs: photographie de presse. Agence Rol. 1916. Source gallica.bnf.fr / BnF


Officiers et personnalités sont assis aux premiers rangs, programmes en main. Derrière eux, la foule des combattants forme un vaste auditoire attentif. Le Théâtre au front, fête à l'abbaye de Longpont (Aisne) Les spectateurs. Photographie de presse : Agence Rol. 1916 Source gallica.bnf.fr / BnF.


Théâtre de la guerre

The Theatre of War – The Epilogue (vers 1871) Gravure publiée après la guerre franco-prussienne montrant l’intérieur dévasté d’un théâtre transformé en abri. Les spectateurs ont disparu ; blessés et réfugiés occupent désormais la scène. L’image détourne l’expression « théâtre de guerre » pour en montrer l’épilogue tragique : lorsque le spectacle cède la place aux conséquences du conflit.

The theatre of war- The epilogue Gregory, Edward John , Dessinateur-lithographe Hall, Sidney Prior , Auteur du modèle The Graphic , Editeur Vers 1871 Musée Carnavalet, Histoire de Paris


Théâtre des armées 

Le Théâtre aux Armées (vers 1915-1918) Carte illustrée représentant les différents « emplois » du Théâtre aux Armées : la jeune première, l’ingénue, la chanteuse légère, l’ouvreuse, la danseuse étoile ou encore la commère. Avec humour, l’image montre comment les soldats eux-mêmes endossaient les rôles féminins et les figures traditionnelles du théâtre pour divertir leurs camarades au front.


Théâtre du camp – Les Saltimbanques (1859)

Dès 1859, bien avant le « Théâtre aux Armées » de la Grande Guerre, les camps militaires organisent déjà leurs propres spectacles. Ici, au cœur d’un camp, une scène improvisée accueille la représentation des Saltimbanques. Devant un public mêlant soldats et officiers, musiciens et comédiens animent la soirée sous un décor sommaire mais soigneusement encadré. Cette image rappelle que le spectacle, même en temps de guerre, demeure un besoin vital : divertir, rassembler, maintenir le moral et recréer, l’espace d’un instant, un fragment de vie civile au milieu du cadre militaire.

Théâtre du camp, représentation de la pièce Les saltimbanques. 1859. Dessinateur :Valentin Foulquier . (1822-1896). Source gallica.bnf.fr / BnF .


Théâtre du front aux Tuileries

En 1916, au cœur de Paris, dans le jardin des Tuileries, s’élève un théâtre éphémère dédié aux soldats. La photographie de l’Agence Rol montre cette construction provisoire, richement décorée, surmontée de drapeaux et d’un fronton orné de symboles patriotiques. Sur la façade figure l’inscription « Théâtre du Front », ainsi que les dates 1914 et 1915, rappelant les premières années du conflit. Cette installation n’est pas un simple décor : elle participe à l’organisation du Théâtre aux Armées, structure mise en place pour soutenir le moral des troupes par des représentations dramatiques et musicales. Paris devient ainsi l’arrière-scène du front, où l’art et la guerre se croisent. Au milieu des promeneurs et sous la surveillance d’un soldat en faction, cette scène dressée au cœur de la capitale symbolise une conviction forte de l’époque : en pleine guerre, la culture demeure une arme morale.

Agence Rol. Agence photographique (commanditaire). Théâtre du front aux Tuileries. 1916. Source gallica.bnf.fr / BnF


Théâtre Sarah-Bernhart

22 novembre 1917 : le théâtre au service des soldats 

Cette affiche annonce une matinée donnée au Théâtre Sarah-Bernhardt le jeudi 22 novembre 1917 à 14 heures. L’événement est organisé par l’Union amicale d’Alsace-Lorraine au profit du Comité de secours aux soldats alsaciens-lorrains. En pleine guerre, le théâtre devient outil de solidarité. La revue intitulée « Queq’ Chéchias ?… », jeu de mots autour de la chéchia des zouaves, est interprétée par la troupe du 1er régiment de marche de zouaves. L’illustration signée Frip mêle humour, caricature et patriotisme, dans le ton des spectacles militaires de l’époque. Nous sommes en 1917 : le spectacle n’est plus seulement divertissement. Il devient soutien moral, collecte de fonds, affirmation symbolique d’une France unie autour de ses soldats.

Frip. Illustrateur. Théâtre Sarah-Bernhart, matinée organisée par l'Union amicale d'Alsace-Lorraine au profit du Comité de secours aux soldats alsaciens-lorrains. Revue de la Chéchia. 1917. Source gallica.bnf.fr / BnF


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