01 Jan
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Cheminées du théâtre

Avant l’électricité, un théâtre était littéralement une maison de feu. La salle était éclairée par des lustres monumentaux garnis de bougies, puis de becs de gaz. Le grand lustre de l’Opéra de Paris comptait près de 2000 bougies : chaleur, fumée, coulures de cire… tout cela au-dessus d’un public nombreux et d’un décor souvent très inflammable. Pour maîtriser ces risques, on trouvait trois types de cheminées techniques.

La cheminée d’appel était un conduit vertical placé au sommet de la salle, généralement dans l’axe de la coupole. Le plafond bombé favorisait l’accumulation de l’air chaud ; par tirage naturel, la fumée montait vers cette ouverture. Elle jouait à la fois un rôle de ventilation permanente et, en cas d’incendie, de désenfumage rudimentaire.

La cheminée du lustre était spécifiquement liée à l’éclairage central. Elle permettait d’évacuer directement la fumée produite par les centaines de flammes. Sans ce dispositif, la salle se serait rapidement chargée d’un brouillard épais et nocif.

La cheminée de contrepoids, enfin, désigne le système mécanique permettant la manœuvre du lustre. Grâce à un jeu de poulies, câbles et masses équilibrées dissimulées dans les combles, le lustre pouvait être descendu jusqu’au parterre pour remplacer les bougies ou nettoyer les pampilles, puis remonté sans effort excessif. Ce mécanisme devait être parfaitement fiable : un lustre de plusieurs tonnes suspendu au-dessus du public ne pardonnait aucune erreur.

Dans les grands théâtres, à Paris comme à Bordeaux, Lille, Besançon, Clermont-Ferrrand ou Évreux, ces installations formaient un ensemble cohérent : architecture en coupole, conduits verticaux, trappes, systèmes de levage. Elles rappellent qu’avant d’être un lieu d’illusion, le théâtre était d’abord un édifice où la maîtrise du feu conditionnait la survie même du spectacle.


Grand Secours. Secours ordinaire

Grand Secours et Secours ordinaire : la défense incendie des scènes Dans les théâtres des 19e et 20e siècles, la protection contre l’incendie repose sur deux réseaux d’eau distincts : le Grand Secours et le Secours ordinaire.

Le Secours ordinaire est obligatoire sur toute scène. Il comprend des postes d’incendie judicieusement répartis, chacun équipé d’un métrage de tuyau suffisant pour atteindre tous les points du plateau. Les canalisations sont recommandées en double circuit — une couronne haute et une couronne basse — afin d’assurer l’alimentation continue même en cas de réparation partielle du réseau. Des postes sont également prévus dans les dessous lorsque ceux-ci existent.

Le Grand Secours, plus puissant, n’est en principe exigé que pour les scènes à cintre. Alimenté par une nourrice spécifique issue d’un piquage distinct, il actionne des déversoirs capables de répandre l’eau en nappe à des endroits stratégiques, notamment vers les zones de décors particulièrement inflammables. Une alimentation de petit diamètre, prise sur le Secours ordinaire, permet de maintenir la conduite du Grand Secours en « eau morte », évitant ainsi les coups de bélier lors de la mise en pression.

Lorsque l’établissement donne sur deux rues disposant chacune d’une distribution d’eau, les deux réseaux peuvent être alimentés séparément, renforçant la sécurité. Ainsi, bien avant les systèmes automatiques contemporains, l’architecture théâtrale intègre déjà une hydraulique complexe et pensée pour protéger la scène, cœur battant du spectacle, des ravages du feu.

Concierge. Las vannes du grand secours (1974) Le rôle des concierges est multiple : assurer la surveillance des entrées et sorties des personnes étrangères à la Comédie Française, garder les clés des bureaux, des services, loges, ateliers, s’occuper de la surveillance et du réglage du chauffage, distribuer le courrier, veiller sur les ascenseurs, etc. Les vannes du grand secours aboutissent à des déversoirs capables de répandre l’eau en nappe à des endroits déterminés en cas d’incendie. 

©C.Angelini, Coll. Comédie-Française Réf. : Site internet de la Comédie Française (métiers d’hier et d’aujourd’hui. La Comédie-Française est un conservatoire des métiers de la scène et de l’habillement.


(Traité d’Aménagement des salles de spectacles, 1950) Le texte distingue deux réseaux d’eau indépendants pour protéger les scènes. Le Secours ordinaire, obligatoire partout, alimente des postes d’incendie répartis sur le plateau et dans les dessous, afin d’atteindre tous les points. Le Grand Secours, surtout requis pour les scènes avec cintre, commande des déversoirs capables de répandre l’eau en nappe sur des zones précises, notamment vers les décors. Un dispositif technique évite les à-coups de pression lors de la mise en service.


Protection contre l'incendie

Traité d’Aménagement des salles de spectacles L’équipement des scènes et des estrades Par Louis Leblanc et Georges Leblanc. 1950


Rideau de fer

Appelé parfois ‘rideau de sécurité’, il est d’abord composé de mailles métalliques puis de plaques de fer, afin de limiter la propagation des incendies nombreux dans les théâtres de l’époque.
Une vaste campagne de travaux menée par Guadet en 1893, vise à protéger la Salle Richelieu du feu via l’installation d’un rideau de fer, ce qui n’empêche malheureusement pas l’incendie de 1900 qui ravage le bâtiment de la Comédie-Française. Depuis cette date, on a rendu obligatoire, avant chaque représentation, le ‘chargement’ du rideau
de fer. Un rideau d’eau (conduite d’eau) est placé derrière le rideau de fer pour inonder le plateau en cas d’incendie. C’est Olivier Debré, en 1987, qui a signé les peintures du rideau de fer de la Salle Richelieu

Opéra-comique, la scène du théâtre, avec son rideau de fer. Agence Rol. 1923. Source gallica.bnf.fr / BnF


Rideau de fer - Manoeuvre

Dessin signé Maurice de Lambert, fin du 19e siècle. Dans l’ombre des coulisses, on aperçoit le mécanisme du rideau de fer : tambour, engrenages, poulies et manivelle. Dispositif de sécurité obligatoire dans les grands théâtres, il devait pouvoir s’abaisser rapidement en cas d’incendie afin d’isoler la scène de la salle. Ici, pas d’acteurs ni de spectateurs — seulement la machinerie, silencieuse mais essentielle. Le spectacle repose aussi sur ces gestes techniques, invisibles et pourtant vitaux.


Manœuvre des rideaux en fer par l'électricité.

On a tenté depuis quelques années, de confier aux moteurs électriques la manœuvre des lourds rideaux en fer destinés, en cas d'incendie, à séparer complètement la salle de la scène. On sait, en effet, que la scène est la partie du théâtre où se trouvent
concentrés en plus grand nombre les risques d 'incendie ; on a donc jugé indispensable de pouvoir isoler absolument les deux parties du théâtre l’une de l'autre avant que les torrents de fumée produits par la combustion des premiers lambeaux de décors aient pu envahir la salle et que les spectateurs se trouvent exposés aux dangers de l'asphyxie ou à ceux qui résultent de l'affolement produit par la panique. Le filet métallique à larges mailles, qui servait autrefois à empêcher les décors enflammés de tomber dans la salle, n'offrait qu'une protection illusoire, et on a dû le remplacer par un rideau en fer plein, constituant une fermeture hermétique.
L'électricité offre encore ici des avantages incontestables ; non seulement elle se prête parfaitement à la manœuvre de ces rideaux, dont le poids est souvent considérable, mais encore elle permet de commander cette manœuvre d'un point quelconque du théâtre; il suffit de placer, partout où l'on croira utile de le faire, de simples boutons de sonnerie, destinés à fermer le circuit du moteur qui commande le rideau; toute personne qui s'apercevra de la naissance d'un incendie sur la scène n'aura qu'à presser un bouton pour faire descendre le rideau. Un de ces boutons pourra être placé chez le concierge, pour le cas d'un incendie aperçu d'abord du dehors. Il serait utile que le même courant qui fait baisser le rideau de fer produisit en même temps l'ouverture automatique, dans les combles de la scène et peut-être aussi dans le haut de la salle, de vantaux destinés à l'évacuation rapide des fumées asphyxiantes.
Un système analogue à celui que nous venons d'indiquer, imaginé par M. Larochette, fut essayé, en 1887,au théâtre des Nations, à Paris.
Deux systèmes ont été actuellement soumis au contrôle de l'expérience: dans le premier, l'ascension du rideau est due à la poussée exercée par l'eau sur des pistons, comme cela a lieu également pour les ascenseurs; le courant électrique, qui peut être fourni par une pile, intervient seulement pour produire l'entrée ou la sortie de l'eau dans les cylindres; dans le second, la manœuvre est purement électrique : un moteur électrique fait tourner le treuil sur lequel s'enroulent les cordes supportant le rideau. L'électricité au théâtre. 

Julien Lefèvre. Paris.1894. A. Grelot, éditeur de l'encyclopédie électrique.

Le rideau de fer du théâtre du Châtelet, à Paris.


Servante

C'est une lampe (une ampoule domestique de faible intensité) une ‘baladeuse’ posée sur un pied, placée généralement au milieu du plateau, en devant de scène, qui reste allumée quand le théâtre est plongé dans le noir, déserté entre deux représentations ou répétitions. Régulière, permanente, c’est elle qui veille lorsqu’il n’y a plus personne et assure aux acteurs et aux techniciens, l’éclairage indispensable pour ne pas se heurter aux murs et aux décors. Cette veilleuse est parfois appelée sentinelle et ne manque pas, de par son nom, d’être associée à l’idée de service rendu, de domestique fidèle et dévouée. 

A mon avis, son origine proviendrait de problématiques de sécurité et surtout dû aux feux de théâtres (très fréquents aux XVIII et XIX e siècle) , feux qui se produisaient souvent après les représentations, restes d’effets pyrotechniques mal éteint, ou dus aussi à des problèmes électriques, (ou actes mal vaillants) et pour cela on laissait dans le théâtre, la nuit après les représentations, un pompier de service (de garde), qui veillait sur scène avec un éclairage minimum, le rideau de fer baissé, afin de pouvoir détecter un éventuellement début d’incendie (plus facile dans la pénombre). 

Deux références à ce sujet : l’un à l’ouvrage de Georges Moynet (architecte), ‘La machinerie théâtrale’ publié sans date (vers 1893) (A la librairie illustrée), l’autre à l’ouvrage de M.J Moynet, ‘L’envers du théâtre’ publié en 1888 (Librairie Hachette et Cie) et dont voici les extraits : « Voici l’escalier, aux marches revêtues de plaques de fonte, qui donne accès aux étages de loges. Quelques degrés nous amènent à une porte de tôle qui bat en tous sens. Nous sommes sur la scène. La première impression est curieuse. Un silence lourd plane dans ce vaisseau immense, que remplit à d’autres heures l’animation, le bruit, et les chants d’une foule. Le plus souvent, une obscurité profonde jette un voile opaque sur toute choses. Devant le rideau de tôle pleine qui sépare la salle de la scène, une petite lumière éclaire d’une lueur douteuse le pompier de garde, entouré des agrès destinés à éteindre un commencement d’incendie. » « Après avoir traversé un corridor et franchi un escalier peu éclairé, nous entrons dans un grand espace, dont nous ne distinguons pas bien les extrémités à cause de l’obscurité. Une petite lanterne, placée sur une table, jette assez de lumière pour faire jaillir un point brillant sur le casque d’un pompier assis à côté. » La servante est de plus en plus remplacée par un éclairage de service appelé souvent le balayage (éclairage placé dans le gril technique de la salle ou de la scène) qui est plus utilisé pour des raisons pratiques (circuler sans encombre) que de sécurité (surveillance contre un incendie). 

En anglais, elle est nommée Ghost Lamp, en référence aux fantômes qui hantent le théâtre quand il se vide (notamment le lundi soir, jour de relâche, appelé Ghost Night). Olivier Py, auteur de théâtre français contemporain, a titré une de ses pièces, 

La Servante, histoire sans fin cycle de 5 pièces et 5 dramaticules d'une durée totale de vingt-quatre heures, hommage métaphorique à cette fragile présence dans le noir vacant de la cage de scène, en attente de vie, présentée en intégrale au Festival d'Avignon 1995 et repris à la Manufacture des Œillets à Ivry en 1996.


Tremie de ventilation

La soupape invisible du théâtre

La trémie de ventilation était aménagée tout en haut de la cage de scène, au niveau de la toiture, généralement au-dessus du gril ou du faux-gril, dans l’axe du volume scénique. Elle communiquait directement avec l’extérieur par un lanterneau, des volets mobiles ou une surface vitrée fragile destinée à céder sous l’effet de la chaleur. Elle ne concernait pas la salle mais bien la scène, considérée historiquement comme la zone la plus exposée au risque d’incendie en raison des décors, des toiles, des frises, des châssis et autrefois de l’éclairage à flamme.

Dans les théâtres du 19ᵉ siècle, la cage de scène est un immense volume vertical, souvent plus haut que la salle elle-même. Cette hauteur permet la manœuvre des décors mais devient aussi un atout majeur pour la sécurité. En cas d’incendie, la chaleur et les fumées montent brutalement. Sans échappatoire, elles s’accumulent sous la toiture, augmentent la pression et favorisent l’embrasement généralisé. Les ingénieurs ont donc transformé le sommet de la scène en véritable cheminée contrôlée.

Coupe longitudinale de l'Opéra de Wanganui, achevé par l'architecte George Stevenson, 1899.

La trémie de ventilation crée un exutoire en partie haute, canalise l’évacuation des fumées, limite la propagation vers la salle et protège les structures en retardant leur échauffement. Certains dispositifs étaient couplés mécaniquement au rideau de fer. Lorsque celui-ci descendait pour isoler la salle, la trémie s’ouvrait simultanément afin d’extraire les fumées vers le haut. Dans d’autres cas, un lanterneau mobile coulissait sur rails ou une surface vitrée mince éclatait sous l’effet thermique, créant automatiquement une ouverture.

Le plafond de la scène n’était donc pas un simple toit. Il devenait un organe de sécurité, pensé comme une soupape. Invisible au spectateur mais essentiel à la protection du public et du bâtiment, ce dispositif illustre l’évolution du théâtre vers une architecture scientifique où la technique se met au service de la sécurité.

Traité d’Aménagement des salles de spectacles  L’équipement des scènes et des estrades Par Louis Leblanc et Georges Leblanc. 1950 la soupape invisible du théâtre


Consigne générale relative au service des sapeurs-pompiers dans les théâtres

Consigne des sapeurs-pompiers dans les théâtres (1927–1961) Ce document officiel encadre la présence obligatoire des sapeurs-pompiers dans les théâtres parisiens. Il impose, pendant les représentations et répétitions, la présence d’un détachement placé sous l’autorité d’un chef de service. Les directeurs doivent faciliter leur mission et mettre à disposition un local dédié. Le texte prévoit également la vérification régulière des dispositifs de sécurité (avertisseurs, pression de l’eau, robinets et barrages) et l’assistance du personnel technique en cas d’incendie. Il formalise ainsi un dispositif permanent de prévention destiné à protéger le public et les artistes.



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