Depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’au début du XXIe siècle, les sapeurs-pompiers ont entretenu avec les lieux de spectacle un rapport complexe et antagoniste. Ces soldats du feu ont assuré la protection du monde du spectacle malgré lui. Obscurs assistants de la sécurité sur tous les points du théâtre, ces garants de la sécurité théâtrale, descendants de Molière par un chemin inattendu, se révèlent aussi inventeurs des moyens de secours, sauveteurs altruistes ou victimes du devoir. Ces militaires pompiers souvent adulés sont paradoxalement restés les mal-aimés au théâtre. De ces rapports conflictuels teintés de mépris et de moquerie est même né un personnage de vaudeville : « le pompier de service ». Présenter les facettes de ses tribulations théâtrales a nécessité de narrer leurs aventures de deux figures distinctes : celle du gardien de la sécurité, sauveteur et inventeur, et celle du « pompier de service » moqué et méprisé, sorti des coulisses pour « brûler les planches » du vaudeville.
REVUE D'HISTOIRE DU THÉÂTRE. NUMÉRO 285 - La sécurité des théâtres. Histoire du pompier au théâtre - Didier Rolland
Chaque 4 décembre, la Sainte-Barbe célèbre les soldats du feu. Patronne des artilleurs, des mineurs et des sapeurs-pompiers, sainte Barbe est invoquée contre le feu… et les explosions. Cette carte postale, colorisée et probablement datée du début des années 1900, illustre une tradition bien ancrée : offrir des fleurs au pompier le jour de sa fête. La légende, tendre et galante – « À la Sainte-Barbe on offre, au pompier, quelques belles fleurs et son cœur entier » – témoigne de l’image héroïque et populaire du soldat du feu dans la société d’alors. Le pompier, en uniforme d’apparat, casque à plumet et fusil réglementaire, pose fièrement aux côtés d’une jeune femme en robe claire, bouquet à la main. La scène, mise en studio, relève autant du portrait sentimental que de la célébration civique. À travers ces cartes échangées, collectionnées, parfois envoyées aux casernes, se dessine tout un imaginaire : celui du pompier courageux, protecteur des villes, figure d’honneur… et parfois de romance.

Source : carte postale ancienne, début 1900. A la Sainte Barbe on offre, au pompier Quelques belles fleurs et son cœur entier
Cette carte postale, vers 1920, met en scène un pompier assis au milieu de danseuses en train de se préparer. Rien d’un instant volé : la pose est volontaire, presque théâtrale. Au début du 1900, le public raffole de ces images de « coulisses » fantasmées, mêlant humour, légère grivoiserie et fascination pour l’envers du décor. Le spectacle continue… même derrière le rideau.

Carte postale ancienne, édition « Paris Scène », vers 1920.
Ferdinand Bac Femmes de Théâtre (Album absolument inédit) Prologue de Yvette Guilbert Paris – H. Simonis Empis, Éditeur. 1896

L’assurance contre l’incendie La Froussarde : J’aime beaucoup les pompiers… . Je trouve que c’est le plus beau corps… . Dites-moi : héros obscur, si ça flambait, vous viendriez d’abord me chercher ? Le pompier : Je dois aller à la bouche n° 4. La Froussarde : Vous avez tort, la mienne est plus jolie.

Le Petit Journal – Dimanche 4 janvier 1914 – Une curieuse tradition du 1er janvier dans les théâtres parisiens - Le Baiser du Pompier : (Ernest Laut.) « Il y a dans le monde des comédiennes une tradition qui se transmet d’âge en âge : c’est que pour avoir de beaux rôles et du succès, il faut absolument embrasser un pompier dans la première minute de l’année nouvelle. Aussi, ces soirs-là, nos braves pompiers de service arrivent sur la scène frétillants et bien astiqués. Leur casque brille, leur moustache se rebiffe. Et je ne sais quelle majesté en leur aspect martial laisse paraître qu’ils se sentent pour un jour les mystérieux intermédiaires de la Destiné. De ces jolis baisers de comédienne qui effleurent à minuit leurs joues bien rasées, les pompiers de Paris gardent peut-être quelque trouble ; des feux s’allument qu’ils ne sauraient éteindre… Mais tout de même ils ne donneraient pas leur soirée pour deux galons… »
Carte postale colorisée, vers 1910–1920.
Un pompier en uniforme rend visite à des artistes en tenue de scène. La scène est posée, souriante, pleine de sous-entendus légers. Au début du 1900, le « pompier de service » devient un personnage populaire de l’imaginaire théâtral : figure d’autorité… mais aussi prétexte à des saynètes malicieuses dans l’univers des coulisses.

Carte postale ancienne, édition M.G., début 1900.
Le pompier de service… en coulisses
Au tournant des années 1900–1910, la figure du « pompier de service » devient un personnage comique très populaire dans l’imagerie de cartes postales. Chargé officiellement de la sécurité dans les théâtres, il est ici détourné avec malice : surpris dans la loge d’une actrice, troublé par les danseuses, ou feignant d’éteindre un “incendie” bien particulier… Entre humour grivois et satire bon enfant, ces scènes jouent sur l’opposition entre devoir, discipline et tentation des coulisses. Le théâtre n’est plus seulement sur scène : il se prolonge derrière le rideau, là où la morale vacille et où l’imaginaire populaire s’amuse. Une petite comédie en images… qui en dit long sur la fascination exercée par les coulisses à la Belle Époque.

On entre ! La voilà ! C’est elle. Diable, vite, Cachons-nous subrepticement !

Actrice non’danseuse O parfum pènètrant De ce tutu, que tu me rends 'intemperant'

Quand un beau pompier va-z-à l’exercice, chacun de nous est au courant ! Mais quand c’est dans la loge d’une actrice, c’est bien différent !

Mais, tout près d’eux, dans la coulisse, Un farceur qui les entendait, Du beau pompier faisant l’office … Éteignit le feu … qui gagnait !
Un pompier à monsieur ; chaud ! chaud ! Petit journal pour rire n° 577 Les coulisses, par E. Riou.

O mademoiselle, si vous saviez combien ma flamme est grande, combien Mon cœur brûle.. Un pompier à monsieur ; chaud ! chaud !
En 1910, le journal satirique illustré La Vie en Culotte Rouge s’amuse du personnage du pompier, figure à la fois héroïque et galamment caricaturée. Dans ces scènes colorées, le soldat du feu quitte la rue pour s’aventurer dans les coulisses du théâtre, univers frivole peuplé d’“étoiles” et de danseuses. Le contraste est savoureux : discipline militaire d’un côté, légèreté du spectacle de l’autre. Les dessinateurs jouent sur cette opposition entre devoir et tentation, uniforme et jupon, caserne et loge d’artiste. À travers l’humour et le sous-entendu, ces images témoignent d’un imaginaire très répandu au début des années 1900 : celui du pompier parisien, à la fois gardien de l’ordre… et spectateur fasciné des coulisses du music-hall.



Silhouette familière des théâtres d’autrefois, le pompier « en service » veille, immobile et attentif, au fond de la salle ou dans les coulisses. Casque luisant, tunique boutonnée, ceinture serrée, il n’est pas là pour le spectacle… mais pour le prévenir. À la fin du 19ᵉ siècle et au début des années 1900, après plusieurs incendies meurtriers, sa présence devient obligatoire dans les salles de spectacle. Il incarne la sécurité, la discipline, l’autorité discrète. Figure rassurante pour le public, parfois objet de plaisanteries dans les revues et caricatures, le pompier de théâtre fait désormais partie du décor — aussi indispensable que le rideau rouge.

L’Épiphanie au théâtre Le pompier de service, casque sous le bras, devient roi d’un jour. Couronné de papier, il ouvre la bouche pour recevoir sa part de galette, offerte avec malice par une comédienne. Entre discipline et coulisses, la tradition de l’Épiphanie s’invite au théâtre : même le gardien de la sécurité participe au jeu. Le temps d’une fève, le pompier est roi.


« S’il continue à crier comme ça… » Un pompier au garde-à-vous, casque brillant et uniforme impeccable, surveille… un petit personnage en costume d’opérette, plume au chapeau et mine indignée. La légende ironise : « S’il continue à crier comme ça… il va ameuter tout le quartier. » Clin d’œil tendre aux théâtres de quartier et aux coulisses bruyantes, où le pompier n’est pas seulement gardien du feu, mais aussi arbitre involontaire des cris, des répétitions et des caprices. Même en uniforme, il veille… sur la scène comme sur la rue.

Le pompier… côté cour Sur scène, les ballerines virevoltent sous les projecteurs ; dans la fosse, les musiciens suivent la cadence ; aux loges, les spectateurs se penchent avec gourmandise. Et à droite, imperturbable près du dévidoir rouge, le pompier de service veille. Cette scène humoristique rappelle une réalité bien française : jusque tard dans le 1900–1930, la présence du pompier au théâtre est obligatoire. Tandis que l’art s’envole, lui reste ancré, discret garant de la sécurité. Deux mondes cohabitent : la grâce légère des tutus… et la solidité rassurante du casque.

« On va supprimer l’uniforme… » Dans ce dessin satirique de la fin du 1800, une danseuse en tutu s’adresse à un pompier de théâtre. La légende ironise : — On va supprimer l’uniforme des pompiers et nous donner celui des artilleurs.
— Comment distinguera-t-on ceux qui éteignent les incendies de ceux qui les allument ? Tout est dit. Le pompier, figure obligatoire des salles de spectacle, incarne la sécurité et la discipline. La danseuse, elle, représente le feu de la scène, la tentation et l’effervescence. Un clin d’œil piquant à cette cohabitation permanente, dans les théâtres de 1880–1910, entre prévention des flammes… et incendie des passions.

« Compensation » Dans ce dessin humoristique de la fin du 1800, quatre pompiers de théâtre, bien campés sur leurs jambes et la hache au côté, entrent en rang dans une salle affichant fièrement « Théâtre ». La légende résume l’ironie :
« On les paiera plus cher, mais ils seront plus gros. » Clin d’œil à une époque où la présence du pompier dans les salles était obligatoire après les grands incendies de théâtres. Plus nombreux, plus imposants, plus visibles… donc rassurants. Une satire douce-amère sur le prix de la sécurité : on augmente la dépense, mais surtout… la carrure.
« Une dame qui tient à être complètement rassurée… » Dans cette caricature de la fin du 1800, une élégante spectatrice s’installe au théâtre… encadrée de deux pompiers en uniforme. La légende ironise :
« Une dame qui tient à être complètement rassurée en cas de sinistre. » Après les grands incendies de salles, la présence du pompier devient obligatoire. Ici, la sécurité tourne à la galanterie : le pompier n’est plus seulement gardien du feu… mais aussi compagnon de loge. Un humour typique de la Belle Époque, entre prévention sérieuse et satire légère.

Cette illustration de 1864 montre un pompier en tenue de service, reconnaissable à son casque métallique, à sa vareuse boutonnée et à sa large ceinture. La silhouette est solide, presque théâtrale : moustache soignée, posture assurée, regard en alerte. À cette époque, la présence des pompiers dans les salles de spectacle devient essentielle. Après plusieurs incendies meurtriers au 19e siècle, leur mission est claire : surveiller, prévenir, intervenir. Dans les théâtres, ils sont “en service”, discrets mais indispensables, veillant dans les coulisses comme dans la salle. Figure à la fois rassurante et emblématique, le pompier devient ainsi un personnage familier du monde du spectacle, sérieux gardien du feu… et bientôt héros de nombreuses caricatures et scènes humoristiques.


Sont-y z’heureux ces pompiers …, d’aller tous les soirs au spectacle ! … j’changerais bien mon képi contre un casque ! …

Vous avez tort de vous enflammer, pompier, vous n’êtes plus dans votre rôle.

Le pompier – Enfin, voilà quelque chose à arroser.

Cette illustration satirique de la fin du 19e siècle détourne avec malice l’image héroïque du pompier. Sous le titre anglais « Salvage-Corps », elle met en scène ces sauveteurs intervenant dans un théâtre en flammes… mais le regard glisse vite vers les danseuses, les jupons et l’agitation des coulisses. Entre héroïsme affiché et sous-entendus galants, le dessin joue sur l’ambiguïté : le pompier est à la fois sauveur courageux et figure familière du monde du spectacle. Une caricature typique de l’époque, où l’on aime mêler feu, théâtre… et légèreté.

Draner (1833-1926). Dessinateur. Le pompier de service, opérette de Paul Gavault et Victor de Cottens : Dailly (Oscar de Parchemin) et Albert Brasseur (Auguste Graboulet) : dessin / de Draner. 1897. Source gallica.bnf.fr / BnF
Pompier de service, 1958. Le service de sécurité de la Comédie Française est assuré par des pompiers à qui incombent la surveillance de tout ce qui peut être source d’incendie, d’inondation ou de danger quelconque pour le personnel et le théâtre.

Photo. Arlette Lameynardie © Coll. Comédie-Française
Réf. : Site internet de la Comédie Française (métiers d’hier et d’aujourd’hui. La Comédie-Française est un conservatoire des métiers de la scène et de l’habillement.
Biscuits Guillout, 84 rue Rambuteau, Paris
Chromolithographie publicitaire, fin du 19e siècle. Sur cette image éditée par la maison Guillout, un pompier en uniforme s’entretient avec un acteur en costume de scène. La légende joue sur l’expression « brûler les planches » : « C’est cet artiss’là, dites-vous, qui brûle les planches en jouant ? J’aurai l’œil sur lui… un malheur est si vite arrivé. » Le dessin détourne avec humour le rôle du pompier de théâtre, chargé de prévenir les incendies dans les salles de spectacle. À une époque où les décors en bois, les toiles peintes et l’éclairage au gaz rendaient le feu omniprésent, sa présence était obligatoire. Entre publicité gourmande et clin d’œil aux coulisses, l’image rappelle combien le pompier fait partie intégrante de l’imaginaire théâtral de la fin du 19e siècle.


Sapeurs-pompiers de Paris – Service dans les théâtres
Photographie, début du 20e siècle. Ces pompiers parisiens assurent le service obligatoire de sécurité dans les salles de spectacle. Présents en salle ou en coulisses, ils veillent aux décors et aux éclairages pour prévenir tout incendie. Au théâtre, la féerie s’accompagne toujours de vigilance.

11ème Compagnie de sapeurs-pompiers de la caserne de la rue de Sévigné en tenue de représentation, 3ème arrondissement, Paris, vers 1894. Mulot, L. (dit Mulot Fils), Photographe Vers 1894 Musée Carnavalet, Histoire de Paris

Affiche, fin du 19e siècle. Cette affiche annonce la comédie Le Pompier de service, en 4 actes et 7 tableaux, donnée au Théâtre des Variétés. La silhouette du sapeur-pompier, en tenue réglementaire, devient ici figure comique et populaire, à la fois gardien vigilant et personnage de théâtre. Preuve qu’au 19e siècle, le « pompier de service » n’était pas seulement un agent de sécurité… mais déjà un rôle à succès.

Dessin signé Maurice de Lambert, fin du 19e siècle. Dans ce croquis aux traits vifs, le pompier apparaît en coulisses, appuyé contre un comptoir, casque et ceinturons suspendus au mur. Loin de l’héroïsme de l’incendie, c’est un moment d’attente, presque de lassitude. Une image intime du « pompier de service » au théâtre : discret, présent, entre vigilance et ennui.