Le 23 décembre 1926, le Théâtre des Folies-Bergère ne célèbre pas une revue ordinaire mais l’arbre de Noël des gardiens de la Paix. Plus de 1500 enfants assistent à une représentation spécialement organisée pour eux, mêlant magie, récitations, danse et numéros d’équitation, avant la traditionnelle distribution des cadeaux. La salle, habituée aux fastes et aux audaces des spectacles parisiens, change pour un jour de public. Les uniformes des policiers laissent place aux regards émerveillés des bambins. Le hall du théâtre devient un espace de fête où le Père Noël remet les présents.
La presse souligne avec amusement qu’à cette occasion Joséphine Baker, figure emblématique des Folies-Bergère, apparaît « gentiment vêtue » et coiffée d’un képi. Le clin d’œil amuse, mais l’essentiel est ailleurs : le spectacle devient un moment de partage entre une institution municipale et les familles de ses agents. Le théâtre, ce soir-là, n’est pas seulement un lieu de divertissement. Il devient un espace de fête populaire et familiale, où la magie de la scène se met au service de Noël

Arbre de Noël de la Préfecture de police aux Folies-Bergères, Joséphine Baker. Agence Rol. 23 décembre 1926. Source gallica.bnf.fr / BnF
Une curieuse arrestation s’est produite il y a quelques jours aux Bouffes-du-Nord, où l’on joue en ce moment la Goualeuse. La police recherchait un certain bandit terrorisant son quartier avec l’aide d’une poignée de vauriens de son espèce. On la mit sur la trace, on lui apprit que l’homme figurait le soir au théâtre ; je crois même qu’il était chef de de la figuration : on peut imaginer la façon dont il recrutait son personnel. Toujours est-il qu’un beau soir les agents se présentèrent au théâtre et empoignèrent leur individu qui – piquante ironie – portait précisément l’uniforme d’un sergent de ville dont il jouait le rôle dans la pièce.

En 1858, la garde nationale du 10e arrondissement organise un bal de bienfaisance dans lefoyer de l’Opéra. L’événement rassemble officiers, familles et invités autour d’une soirée où la fête se met au service de la solidarité. À cette époque, la garde nationale occupe une place importante dans la vie civique parisienne. Composée de citoyens en armes, elle participe autant à la défense de la capitale qu’à ses manifestations publiques. Les bals qu’elle organise sont à la fois mondains et caritatifs : on y danse, mais on y collecte aussi des fonds.
Le cadre du foyer de l’Opéra confère à la soirée une dimension prestigieuse. Lustres, tentures et décorations offrent un écrin somptueux à ces rencontres où uniformes, robes amples et conversations animées se mêlent dans une atmosphère dense et brillante. Ce bal de bienfaisance illustre une tradition bien ancrée au milieu du 19e siècle : celle d’une sociabilité où l’institution militaire et la société civile se rencontrent par la musique et la danse, dans un esprit à la fois festif et solidaire.

Bal de bienfaisance donné par la garde nationale du 10e arrondissement (décorations du foyer de l’Opéra). Jahyer, Octave-Édouard-Jean, Graveur. Morin, Edmond, Auteur du modèle. Musée Carnavalet, Histoire de Paris.
Commissaire de police
Il a sa loge au théâtre, il y siège en ceinture ; il doit être toujours prêt à haranguer le public, comme les gendarmes doivent être toujours disposés à soutenir ses arguments.
Dictionnaire théâtral, ou Douze cent trente-trois vérités sur les directeurs, régisseurs, acteurs, actrices et employés des divers théâtres ; confidences sur les procédés de l'illusion ; examen du vocabulaire dramatique. Paris. Chez J-N Barba Librairie. 1825.

Gardel et Bonnaire. Châtelet. Coco- fêlé. Atelier Nadar. 1885. Source gallica.bnf.fr / BnF.
Au XVIIIe siècle, les comédiens, bien qu'appréciés du public, occupaient une position sociale précaire. Ils étaient souvent considérés comme des personnes de mœurs légères et étaient soumis à une stricte réglementation. Parmi les nombreuses contraintes auxquelles ils devaient faire face, l'une des plus notables était leur soumission aux caprices et aux exigences des gentilshommes. Les gentilshommes, en tant que mécènes, jouaient un rôle essentiel dans le soutien financier des troupes de théâtre. Ils avaient ainsi un pouvoir considérable sur les comédiens, qu'ils pouvaient récompenser ou punir à leur guise. Ce rapport de dépendance pouvait conduire à des situations d'abus et de violence. La Révolution française a profondément modifié les rapports sociaux et a mis fin aux privilèges de la noblesse. Les comédiens ont progressivement acquis une plus grande liberté et ont pu s'affranchir de la tutelle des gentilshommes. Cependant, il faudra attendre plusieurs décennies pour que les comédiens soient complètement libérés des contraintes sociales et politiques qui pesaient sur eux.
Genre de correction qu'avant la révolution on infligeait aux comédiens, lorsqu'ils désobéissaient aux gentilshommes de la chambre, et quelquefois même aussi lorsqu'ils manquaient au public : ils sont aujourd'hui, comme tous les autres citoyens, sous la protection de la loi civile. On les excommunie encore, mais on ne les emprisonne plus. C'est moitié de gagné.
Dictionnaire théâtral ou douze cent trente-trois vérités Paris. Chez J-N Barba Librairie. 1825.

Pièce : La Tour de Nesle, scène de la prison. 1832. Source gallica.bnf.fr / BnF
Le soir, et pendant la représentation, la police est laissée aux soins d'une garde composée de gendarmes et de soldats des régiments de la garde royale, sous les ordres d'un adjudant, d'un officier de gendarmerie, d'un officier de la maison du roi, et de l'officier de police administrative du quartier. Des rétributions sont accordées à tous ces fonctionnaires, que nos habitudes militaires ont rendus les témoins obligés de tous nos plaisirs. Le commissaire de police seul n'a point de gratification, ce n'est pas que son emploi soit gratuit (il est l'objet de trop d'ambitions pour que nous puissions le croire honorifique) ; mais le spectacle est dans ses attributions : c'est le complément de sa charge.
La garde des salles de spectacle est confiée aux sapeurs-pompiers, qui reçoivent pour prix
de leur surveillance, dont la durée est de vingt-quatre heures, la somme de 3 francs
75 centimes.
Dictionnaire théâtral ou douze cent trente-trois vérités Paris. Chez J-N Barba Librairie. 1825.

Les fantassins de la garde royale font, avec les gendarmes, le service auprès des grands théâtres de Paris. Un franc cinquante centimes est la rétribution attachée à ce surcroît de fatigue.
Dictionnaire théâtral ou douze cent trente-trois vérités sur … Paris. Chez J-N Barba Librairie. 1825.

Infanterie française : Régiment Royal, Poitou. 1774 (Source : Bibliothèque municipale de Valenciennes)
On jouerait peut-être la comédie sans acteurs, mais certainement on ne la jouerait pas sans gendarmes. Le gendarme est regardé à tort comme un simple accessoire dans la combinaison des joies parisiennes ; il en est le mobile principal. La civilisation a fait de ce militaire un objet de première nécessite ; il est l'enseigne vivante du succès. Deux gendarmes à cheval, placés à la porte d'un théâtre, et dirigeant les mouvements de la foule, indiquent la vogue.
Dictionnaire théâtral ou douze cent trente-trois vérités Paris. Chez J-N Barba Librairie. 1825.

M. Deschanel décore des gendarmes. Caserne des Célestins, Paris. Photographie Agence Rol. 1920. Source gallica.bnf.fr / BnF.
La police des spectacles est confiée aux officiers civils des arrondissements sur lesquels sont placés les théâtres, et à des officiers militaires, mais sans troupes, qui prennent le titre d'adjudants. Ces adjudants dirigent les mouvements des gendarmes à l’entrée du spectacle, et celui des voitures à la sortie. Une solde particulière est attachée à ces fonctions, qui portent avec elles le droit d’assister à la représentation.
Dictionnaire théâtral, ou Douze cent trente-trois vérités sur les directeurs, régisseurs, acteurs, actrices et employés des divers théâtres ; confidences sur les procédés de l'illusion ; examen du vocabulaire dramatique. Paris. Chez J-N Barba Librairie. 1825.

A Paris, la police des théâtres relève du préfet de police ; elle appartient, en province, à l’autorité municipale ; elle est exercée partout par un commissaire de police, qui doit assister à chaque représentation et qui est chargé de la surveillance de la salle et de la scène. Les amateurs de spectacle sont d’ailleurs beaucoup plus paisibles aujourd’hui qu’ils ne l’étaient jadis.
Une ordonnance de police du 1er juillet 1864 règle ainsi qu’il suit les mesures à prendre pour assurer la police des théâtres :
Art, 22. Les agents de l’autorité supérieure doivent être mis à même d’exercer dans chaque théâtre une surveillance quotidienne, tant au point de vue de la censure dramatique que dans l’intérêt de l’ordre et de la sécurité publique.
Art. 23. Il y aura un bureau pour les officiers de police et un corps de garde.
Art. 24. Un commissaire de police est chargé de la surveillance générale de chaque théâtre. Une place convenable lui sera assignée dans l’intérieur de la salle.
Art. 25. Tout individu arrêté, soit à la porte du théâtre, soit à l’intérieur de la salle, doit être conduit devant le commissaire de police, qui statuera.
Art. 26. La garde de police est spécialement chargée du maintien de l’ordre et de la libre circulation du dehors du théâtre, ainsi que de l’exécution des consignes relatives aux voitures. Elle ne pénétrera dans l’intérieur de la salle que dans le cas où la sûreté publique serait compromise ou sur la réquisition du commissaire de police.
Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent. Paris 1885. Librairie de Firmin-Didot et Cie

Paris, 23/12/26, arbre de Noël de la préfecture de police aux Folies- Bergères (avec Joséphine Baker). Photographie de presse. Agence Rol. 1926. Source gallica.bnf.fr / BnF
La surveillance de la police cherchant à maintenir le bon ordre dans les théâtres, mais les excès auxquels on s'est porté, par exemple au théâtre de l'Odéon aux premières de Christophe Colomb, ont forcé d'avoir recours à la force, comme ce que l'on a appelé "La bande noire des Théâtres", comme il y avait "La bande noire des adjudications" (La Bande noire est le nom donné à différentes organisations ouvrières d'inspiration anarchiste, qui ont utilisé la violence contre des symboles catholiques et bourgeois entre août 1882 et 1885)
Parmi les excentricités qui sont à mettre au compte de l’ancien régime, il faut rappeler celle qui consistait à placer sur chacun des côtés de la scène, dans nos grands théâtres, une sentinelle armée, le fusil chargé, qui devait rester immobile pendant tout le temps que le rideau était levé. Ce singulier usage persista, je crois, jusqu’à la Révolution, et donna lieu plus d’une fois à des scènes burlesques. On a rapporté pourtant à ce sujet un épisode touchant: Mlle Gaussin, actrice de la Comédie- Française, dont le talent était fait de tendresse et de passion, jouait un jour le rôle de Bérénice dans la tragédie de Racine; à un certain moment, elle déploya tant de sensibilité, montra tant d'abandon dans la douleur qu'elle devait exprimer, que l'un des soldats placés en sentinelle sur le théâtre, profondément ému par le jeu de la grande artiste, fondit tout à coup en larmes et laissa tomber bruyamment son fusil sur le plancher. On devine l’effet produit sur le public par cet incident.
Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’en rattachent. Paris 1885. Librairie de Firmin-Didot et Cie

Jeanne-Catherine Gaussem ou Marie-Madeleine, dite Mˡˡᵉ Gaussin (1711-1767). Elle ne montra pas moins de talent dans les ingénues et les amoureuses de la comédie que dans les jeunes premières de la tragédie. Sa sensibilité, la naïveté de son jeu, la grâce enchanteresse de son organe, la placèrent au premier rang.
À la fin de l’Ancien Régime, comme si c’était pour mettre l’accent sur leur vigilance, les soldats faisaient une parade sur les places en face de chaque théâtre, une heure avant le lever de rideau. Louis-Sébastien Mercier rapporte dans son Tableau de Paris que les soldats avaient l’habitude d’effectuer des manœuvres de bataille et de charger leur fusils à la vue des spectateurs qui arrivaient.
Le théâtre et ses publics : pratiques et représentations du parterre à Paris au XVIIIe siècle. Jeffrey S. Ravel Dans Revue d’histoire moderne & contemporaine 2002/3 (no49-3), pages 89 à 118

Le Théâtre de Vaudeville. Jean Beraud. 1889 Musée Carnavalet. Histoire de Paris