Figure emblématique des rues, des foires et des fêtes populaires, l’homme-orchestre traverse les siècles en changeant d’allure et d’instruments, mais rarement d’esprit. Musicien solitaire capable de faire naître à lui seul une véritable polyphonie, il est d’abord un prodige de coordination… et d’ingéniosité.
Les premières traces attestées remontent à la fin du 18e siècle. Musiciens ambulants, parfois anciens militaires, ils combinent flûte, tambour, harpe portative, percussions corporelles. Leur répertoire mêle airs populaires, marches et chansons connues. La rue devient leur scène, le passant leur public.
Vers 1830–1900, ils deviennent des silhouettes familières des grandes villes, notamment à Paris. Costume souvent inspiré des fanfares, instruments accrochés au corps, systèmes de pédales et de ficelles : tout un théâtre mécanique se met en mouvement. L’accordéon, puis d’autres inventions techniques, enrichissent encore l’orchestre portatif.Au 20e siècle, la figure s’adapte aux nouveaux répertoires : musette, jazz, chanson, folk. Certains artistes médiatisés popularisent cette tradition, mais la plupart restent fidèles à l’espace public, loin des grandes scènes.
Aujourd’hui encore, l’homme-orchestre — ou la femme-orchestre — surgit au coin d’une rue, dans un marché ou un festival. Toujours seul. Jamais vraiment isolé.
Note préliminaire – À propos des noms et des anonymes
Dans ce chapitre, certains artistes sont identifiés, d’autres non. La rue conserve mal les patronymes : elle retient surtout une silhouette, un dispositif d’instruments, un timbre de voix. Beaucoup d’hommes-orchestres sont restés anonymes. Leur nom ne fut parfois inscrit que sur un carton posé au sol. Mais leur place dans l’histoire du spectacle vivant est bien réelle. Avant d’être des figures médiatisées, ils furent — et demeurent — les artisans libres d’un art ancien : faire entendre, à eux seuls, tout un orchestre.
Solsirépifpan (France). Paris. Vers 1810–1820.
Sous le nom pittoresque de Solsirépifpan — parfois écrit Sol-Si-Ré-Pif-Pan — se cache l’une des premières figures connues de l’homme-orchestre parisien. Actif sous le Premier Empire, il est souvent présenté comme le premier homme-orchestre de la capitale.
Chanteur et musicien ambulant, il combine plusieurs instruments simultanément, créant à lui seul un petit ensemble mobile. Son surnom, formé de syllabes musicales et de sons percussifs, évoque déjà la mécanique sonore qui l’entourait.
Personnage de rue devenu célébrité locale, il appartient à ces artistes populaires dont la renommée fut réelle en leur temps, mais que l’histoire officielle du spectacle a peu à peu effacés. Sa présence marque pourtant un moment fondateur : celui où l’homme-orchestre cesse d’être simple curiosité pour devenir figure identifiée du paysage urbain parisien.

Solsirépifpan, portrait d'après Carle Vernet.
Donald Eric Partridge (1941–2010), surnommé le « roi des musiciens de rue », incarne la version britannique moderne de l’homme-orchestre. Au début des années 1960, il choisit la rue comme scène principale, guitare en bandoulière, grosse caisse dans le dos, harmonica au cou. Un dispositif simple, mais une présence forte. Contre toute attente, ce musicien ambulant connaît un succès commercial à la fin des années 1960. Ses chansons « Rosie », « Blue Eyes » ou « Breakfast on Pluto » entrent dans les classements britanniques et européens. Rare exemple d’un artiste passé du trottoir aux hit-parades sans renier son identité de performer solitaire. Il fonde ensuite le groupe Accolade, tout en continuant à écrire, enregistrer et se produire, souvent en solo. Don Partridge rappelle qu’à l’époque moderne aussi, l’homme-orchestre peut être à la fois artiste de rue et figure populaire reconnue.

Photographie d’un homme-orchestre équipé d’un impressionnant dispositif mécanique. Autour de lui, tambours, cymbales, cordes, cuivres et leviers forment une véritable architecture sonore. Chaque membre actionne un élément différent : les mains au violon, le pied à la grosse caisse, la bouche vers un pavillon. Dans les années 1920, l’homme-orchestre quitte progressivement la rue pour investir les scènes, les foires et parfois les studios. L’ingéniosité technique devient spectacle. Le musicien ne se contente plus d’accumuler les instruments : il conçoit une machine musicale, souvent fabriquée sur mesure. Ce type d’installation témoigne d’une fascination pour la mécanique et la modernité. L’artiste est à la fois interprète et ingénieur, chef d’orchestre et unique exécutant. Ici, l’homme-orchestre n’est plus seulement une figure ambulante : il devient une attraction en soi.

Multi-instrumentiste 1927 The Hypothetical House Band by Jon Herington and Dennis Espantman
Accordéon en main, grosse caisse dans le dos couverte d’autocollants souvenirs, cymbales prêtes à s’entrechoquer au moindre mouvement : cet homme-orchestre appartient à la grande famille des musiciens ambulants européens. Aucun indice certain ne permet d’identifier précisément le pays ou la ville. Son dispositif est à la fois ingénieux et rudimentaire. Chaque pas déclenche un rythme, chaque geste ajoute une couche sonore. La rue devient scène, le passant devient public. Figure familière des places, des marchés et des fêtes populaires, l’homme-orchestre incarne une tradition ancienne : faire beaucoup avec peu, et transformer la mécanique en poésie sonore.

Identification géographique sous réserve — lieu exact non documenté.
1878–1944 : Dans les petites villes de Géorgie, Fate Norris incarne une figure singulière du musicien ambulant américain. Né Singleton LaFayette Norris, il appartient à la tradition des artistes capables de faire entendre tout un orchestre… à eux seuls. Photographies et témoignages décrivent un dispositif ingénieux : violon tenu à l’épaule, kazoo entre les dents, banjo à portée de main, harmonica, pédales actionnant divers mécanismes sonores. Boîtes, planches, cordes et pièces métalliques composent une machine artisanale dont il est à la fois le chef et l’unique exécutant. Dans les années 1920, Norris rejoint le groupe The Skillet Lickers, formation majeure du old-time américain. Il y joue du banjo et participe à l’essor d’une musique rurale qui influencera plus tard la country.

Fate Norris, homme-orchestre américain, vers 1927. Derrière lui, l’affiche annonce : « A Real String Band Played by One Man » – un véritable orchestre à cordes joué par un seul homme. Violon à l’épaule, kazoo entre les dents, banjo et mécanismes actionnés par pédales : tout un ensemble musical réuni en une seule personne.
Mais c’est surtout son image d’« one man band » qui marque les esprits. L’homme-orchestre fascine parce qu’il condense le spectacle en une seule personne : adresse, coordination, endurance. Il est à la fois musicien, attraction et curiosité technique. Fate Norris meurt en 1944 lors d’un concert caritatif en Géorgie. La tradition rapporte qu’il aurait déclaré « Je n’ai pas peur » avant de s’effondrer sur scène. Anecdote devenue légende locale, elle achève de façonner la figure d’un artiste pour qui la musique ne s’arrêtait jamais tout à fait. Avec lui, le musicien ambulant devient à la fois mémoire rurale et prouesse mécanique. Un orchestre à lui seul, au carrefour de la rue, de la foire et du spectacle organisé.

“Goodbye Booze”, Columbia 15105-D, par Gid Tanner et Fate Norris, fin des années 1920. Un enregistrement old-time emblématique de la tradition des string bands américaines.
Intitulée « 313 – Homme Orchestre Creusois », cette photographie montre un musicien ambulant originaire de la Creuse, département rural du centre de la France. La carte semble dater des toutes premières années du 20e siècle. L’artiste porte le dispositif classique de l’homme-orchestre : grosse caisse dans le dos, cymbale actionnée mécaniquement, cordes pincées à la main et peut-être un petit instrument à vent fixé près du visage. Le chapeau conique orné de grelots participe à la fois à la visibilité et à la signature sonore. Ces musiciens parcouraient campagnes et petites villes, animant foires, marchés et fêtes locales. Contrairement aux figures médiatisées du 20e siècle, beaucoup restèrent anonymes, identifiés seulement par leur origine régionale — ici « creusois ». La Creuse, terre d’émigration saisonnière (maçons, colporteurs), a produit de nombreux artistes itinérants. Cet homme-orchestre s’inscrit dans cette tradition d’autonomie musicale et de débrouillardise rurale.

J. C. Holstein (États-Unis). Franklin (Indiana). Vers 1900–1910.
Devant l’objectif d’un photographe d’atelier, J. C. Holstein pose en uniforme sombre, harmonica au cou, guitare en main, cymbale et tambours prêts à s’animer. Sur la grosse caisse, son nom est peint en lettres franches : « J. C. Holstein – One Man Band ». L’affirmation est directe, presque commerciale. Cette image, généralement située au début des années 1900 et associée à Franklin (Indiana), témoigne de la diffusion déjà bien établie du terme One Man Band aux États-Unis. L’homme-orchestre n’est plus seulement une curiosité de rue : il devient une figure revendiquée, identifiée, signée. Sous réserve de confirmation archivistique plus précise quant à la date exacte, cette photographie appartient très probablement à la période 1900–1910.

Jeff Masin (États-Unis). New York. Début 21e siècle. Dans les rues de New York, Jeff Masin incarne la version contemporaine de l’homme-orchestre. Autour de lui, une véritable architecture d’instruments : banjo, percussions, klaxons, trompes et accessoires bricolés, actionnés par les mains, les pieds et parfois la tête. Héritier direct des musiciens ambulants d’autrefois, il transforme le trottoir en scène et le passant en public, perpétuant l’art ancien du « tout faire soi-même »… avec une énergie très new-yorkaise.

Jeff Masin, un one-man-band à New York
Jesse Fuller (États-Unis). 1896–1976.
Jesse Fuller incarne à lui seul l’esprit du musicien autonome. Né en 1896 en Géorgie, il exerce mille métiers avant de se consacrer à la musique : ouvrier, cheminot, soudeur, vendeur ambulant… La scène vient tard, mais elle devient son territoire. Dans les années 1950, installé à Oakland, il se produit seul, guitare en main, harmonica autour du cou — et surtout aux pieds. Il invente en effet le fotdella, une basse actionnée avec les pieds, qui lui permet d’assurer à lui seul le rythme, la ligne de basse et la mélodie. Fuller devient littéralement un groupe à lui tout seul. Son titre « San Francisco Bay Blues » devient un classique du blues et du folk américain. Derrière la simplicité apparente du dispositif se cache une vraie prouesse d’ingéniosité et d’indépendance : faire tout soi-même, jouer tout seul, ne dépendre de personne. Avec Jesse Fuller, l’homme-orchestre quitte la rue pour entrer dans l’histoire du blues.

Joe Barrick appartient à cette lignée singulière des musiciens qui ne se contentent pas de jouer plusieurs instruments : ils les inventent. Né en 1922 en Oklahoma, d’origine Choctaw, il commence par la mandoline avant d’élargir rapidement son univers au violon, à la guitare et à l’harmonica. Très tôt, il veut un instrument léger, transportable, capable d’accompagner sa marche et ses déplacements à travers le sud de l’Oklahoma, où il joue lors de fêtes et de bals. De cette volonté de « tout faire » naît le piatarbajo. Non pas un instrument unique, mais un assemblage ingénieux de plusieurs dispositifs permettant d’assurer simultanément la ligne rythmique, l’harmonie et la mélodie. Barrick transforme ainsi son corps en orchestre complet : guitare, percussions, cordes, accompagnement intégré. Le piatarbajo ne figure dans aucun grand dictionnaire d’organologie. Il n’appartient qu’à son créateur. Mais il s’inscrit dans une tradition plus large : celle des musiciens ambulants, des inventeurs autodidactes et des hommes-orchestres qui cherchent à condenser le collectif en une seule personne. Avec Joe Barrick, l’homme-orchestre devient non seulement interprète… mais facteur d’instruments.

Cette image montre un musicien ambulant à Key West (Floride), en février 2007. Il porte sur lui un véritable dispositif sonore : guitare, flûtes, cymbales et petites percussions actionnées par le mouvement du corps. L’ensemble, à la fois ingénieux et artisanal, s’inscrit dans la longue tradition de l’homme-orchestre.

Musicien de rue en solo Key West FL Février 2007
1953 : Dans une rue de Londres, un homme-orchestre joue pour quelques enfants. Clarinettes, grosse caisse et cymbales fixées dans le dos, il avance au rythme de ses propres mécanismes. Le spectacle n’a pas besoin de scène. Il se joue sur le trottoir, à hauteur d’enfant. L’homme-orchestre prolonge ici une tradition ancienne : celle du musicien ambulant qui transforme la rue en théâtre éphémère

One man band. 1953. Harold Chapman.
Harold Chapman (1927–1999) Photographe britannique actif à partir des années 1950, Harold Chapman est surtout connu pour ses scènes de rue prises dans le Londres populaire d’après-guerre, notamment à Notting Hill. Son travail s’inscrit dans une tradition humaniste : il capte les gestes ordinaires, les jeux d’enfants, les musiciens ambulants et les visages du quotidien. Ses images constituent aujourd’hui un témoignage précieux du Londres des années 1950–1960, à une époque où la rue restait un véritable espace de sociabilité et de spectacle spontané.
Rémy Bricka (France). Né en 1949.
Sans doute l’homme-orchestre le plus célèbre en France depuis la fin du 20e siècle. Vêtu de blanc, silhouette immédiatement reconnaissable, Rémy Bricka transforme son corps en machine musicale : guitare, grosse caisse, cymbales, harmonica, flûte de Pan, kazoo, guimbarde… parfois même une colombe posée sur l’épaule. Ancien ajusteur de formation, il choisit au début des années 1970 la voie singulière du musicien total. En 1976, son titre La Vie en couleur connaît un succès important et le propulse à la télévision. D’autres chansons suivent, dont Elle dit bleu elle dit rose, qui rencontre également un large public. Mais ce qui distingue Rémy Bricka, c’est sa capacité à rester fidèle à l’esprit de la rue tout en entrant dans la culture populaire. Il se produit aussi bien dans des fêtes locales que dans des festivals majeurs. En 2002, sa présence au Festival de Dour surprend et séduit une nouvelle génération. Au fil des décennies, il multiplie les apparitions, collaborations et clins d’œil culturels. Toujours identifiable, toujours mobile, toujours seul face à son orchestre. Rémy Bricka incarne la continuité moderne d’une tradition ancienne : celle du musicien capable, à lui seul, d’occuper tout l’espace sonore.

Taormina, Sicile, vers 1890. Musicien ambulant se produisant dans l’espace public, rappelant que l’homme-orchestre et le musicien de rue précèdent les scènes organisées. Une tradition populaire où l’instrument et l’adresse tiennent lieu d’orchestre.
